#4

Sur la place de la Contrescarpe, Ange avait agrippé Lucie par le bras au moment de la dispersion. « -Les camarades sont bien nerveux Lucie, c’est moi où y’a des questions qui n’ont pas été abordées ? – T’occupes Angie chéri, les camarades  sont tout le temps nerveux. La plupart ont dormi sous les ponts. – Ouais enfin j’imagine que y’en a une bonne partie qui a du dormir chez toi.. – Alors quoi beau blond, t’as de la jalousie maintenant ? Et puis non, tu te trompes y’en a qu’un qu’a dormi chez moi -Louis je suppose.. -T’occupes, t’as pas besoin de savoir qui dort chez moi. Il est où Samuel ? » Samuel avait tourné en bas de la rue Mouffetard à gauche dans la rue de l’Epée de bois. Parti sans doute rejoindre une poignée des barricadés de Censier. Ce que pressentait Ange, qu’on lui cachait parce qu’il aurait tout analysé et emmerdé tout le monde, c’est que ça se mettrait à péter de ce côté là aussi. La nasse devenait plus cadrée par le Sud, et au niveau du boulevard Saint Marcel, qui faisait la couture avec le 13eme, on voyait de plus en plus de bleus en civils, reportés par les espions déboutiens. Il soupçonnait bien pire que des escarmouches. Rien à faire du côté de Lucie, elle ne lui dirait rien.

Ca lui faisait une sensation désagréable de la savoir avec Louis. Avant, il n’avait à partager sa tendresse et son hospitalité qu’avec des bons amis à lui. Avec Samuel par exemple. Et c’était simple, ils se rendaient tous les deux chez elle en même temps autrefois. Tout se faisait avec bienveillance et sans aucune arrière pensée. Maintenant, avec ce Louis là, elle avait comme intégré une forme de propriété privée de l’amour. Ange avait rencontré Louis une fois lors d’un des cours qu’il donnait à Paris 1, dans les étages de l’escalier C de la vieille Sorbonne. Louis parlait d’Althusser comme pas deux. Et ça aussi ça l’énervait Ange. Il parlait mieux que tout le monde ce Louis, avec ses grands cheveux lisses électriques et ses lunettes cycloïdes. Ange l’avait toujours trouvé faiblard, surtout dans ses conclusions théoriques. Ca ne lui plaisait qu’à moitié que Louis ait une profession d’expliquer les structuralistes marxistes. Pour lui, il aurait du être payé avant tout pour convaincre de la bonne parole anticapitaliste dans des colloques, dans des évènements, etc. Pas juste pour « rechercher ». Bref, il se trouvait des excuses pour détester Louis.

Samuel avait donc tourné vers Censier. Et Ange toujours agrippé à Lucie, entreprenait de le rattraper leur retard en marchant vite, mais en s’amusant à la faire tourner au bout de son bras. Elle avait toujours aimé la relation qu’ils avaient, un peu gamine au milieu de la tristesse constante. Ange avait une dureté féroce au fond de son sourire en coin, mais elle avait toujours réussi à l’infléchir en peu, et à le tourner en quelque chose de doux et de pas trop mauvais. Ca lui faisait plaisir de voir qu’Ange ne résistait jamais à cette influence qu’elle avait sur lui, c’était une marque de non défiance qu’elle appréciait. La plupart des autres camarades masculins jouaient toujours une forme de petite parade avec elle. Même Samuel, tout débonnaire et tranquille, avait tendance à tourner son doigt dans ses cheveux frisés lorsqu’elle commençait à lui parler. Sans qu’il le fasse vraiment par jeu, il ne la regardait pas complètement dans les yeux et ne l’approchait qu’en détournant la tête. Ange avait toujours cette approche franche et sans détour, parfois jusqu’à une forme de brutalité dans ses questions et ses demandes. Elle avait eu de l’amour pour lui, puis n’en avait plus eu. Si on lui avait demandé pourquoi, elle aurait eu plein de raisons à donner. La raison principale c’était que Louis était beaucoup plus beau qu’Ange. Et Ange le réalisait. Maintenant il mimait une danse martiale entre le tango et le fandango, et ça la faisait rire de le voir entreprendre cette ironie sur les choses. Dans la rue Mouffetard, plus aucune voiture ne passait. Ca faisait des mois que les policiers n’osaient plus rentrer. Depuis que la milice avait assassiné là un soir un couple d’organisateurs de la deuxième barricade de Répu, les bleus savaient très bien qu’à tous les étages de tous les bâtiments de la rue il y avait des petites provisions de pavés prêts à être jetés en cas d’alerte donnée. Et l’alerte irait vite dans ce petit village retrouvé de Mouffetard depuis qu’une barricade bouchait chaque entrée. Une à côté de Saint Médard, en bas. Facile à défendre et bien maçonnée. Ange y avait abattu un milicien une fois. On en avait parlé pendant toute une semaine. Lui en avait vomi pendant 4 jours, question de la perspective. Ca l’avait rendu fou, de voir des mecs assez féroces pour essayer de reprendre avec des tubes aiguisés une rue où un crime comme celui du couple de Répu avait été perpétré. A l’autre bout, trois barricades de moindre ampleur rue Descartes, rue Cardinal Lemoine et rue Lacepède n’en formaient qu’une seule, plus difficile que celle de Saint Médard à soutenir en cas d’attaque. Voilà pourquoi Ange avait été surpris par ce soupçon qu’ils attaqueraient par le sud, au niveau de Censier. Il avait toujours pensé qu’ils arriveraient de l’ancien ministère de l’Enseignement Supérieur.

Dans la rue de l’Epée de bois, une flopée de déboutiens en uniformes était au repos. Ils jouaient par terre à dessiner des plans de bataille, de comment ça se passerait quand ils se feraient attaquer frontalement. Ange eut juste le temps de capter un bout de conversation « -La milice attaquera pas une maison comme celle de l’angle de la rue Tournefort avec plus gros qu’un mortier ! – Nigaud, t’as pas entendu cracher leur nouveau machin là, le T7CI. Ca te propulse des grenades sans besoin de plus d’un mettre de recul, et il te faut pas plus de trois ou quatre gars pour le maintenir à flot et le garder. Leurs sections mobiles sont en train de se spécialiser.. » Les infos effrayantes commençaient à circuler. Ange l’avait su une semaine auparavant de première main, grâce à son amie Jade. Elle travaillait pour la commission des stratégies et ils avaient étudié cette question des bataillons mobiles dans l’heure où leurs espions leur avaient rapporté l’information. Un doute restait possible sur l’existence du T7CI, parce que les milices passaient leur temps à donner des contre informations pour terrifier la population. Ce qui était plus inquiétant, c’est qu’on était certains qu’un contrat pour une nouvelle livraison de pièces explosives avait été passé par le gouvernement auprès de l’industrie privée Drassal. Des pièces compatibles avec un engin comme le T7CI. Jade n’en avait pas dit plus, elle savait qu’Ange était responsable de la commission défense, et son imagination ferait le reste. Elle ne voulait pas l’ennuyer.

Ange réfléchissait à ça quand une explosion assourdissante retentit de l’autre côté de la rue Monge. Un nuage épais se souleva vers eux depuis le bout de la rue et les deux camarades durent se ranger dans un recoin de porte. Quelque chose de terrible venait de se passer.

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