#6

Ange prit la dépouille de Samuel dans ces bras, en faisant bien attention de laisser le visage pendre vers le bas, pour que les autres ne puissent pas voir sa mâchoire toute abîmée. Par honte, sans doute. Mais aussi pour ne pas semer le désespoir. Une gueule cassée ça semait le trouble. Des morts rapidements morts, troués par balle ou méconnaissables à cause des obus, ça allait. On trouvait ça normal. Mais les morts mutilés, vraiment, ça laissait des images, et ça renforçait l’autonomie désagéable de la l’imagination prenant le pas sur le réel. Non pas qu’il n’y avait plus d’objectivité. Il restait ce fait vrai, primordial, atteignable par tou-te-s : que le mal était là. De même, les objets qu’étaients ces cadavres, ces pierres fêlées, ces murs rougis, étaient présents et enregistrés. Ce qui chavirait, ce qui remuait dans leur pensées, c’était comment tout cela tenait ensemble, comment on pouvait tout tisser et tout faire tenir sans faire appel à une sorte de rêve, une sorte de mystique. Comment lier le bonheur si doux, la joie si simple de réclamer du pain et de la dignité avec tant d’horreurs éparpillées dans le quotidien ? Il fallait nécessairement se raconter des histoires, commencer à bâtir des récits. Tout le monde ne pouvait pas faire ça sereinement. Et beaucoup commençaient à invoquer des forces secrètes.

Ange ne tomba pas tout de suite dans la folie. Quand il emmena Samuel vers le fond de la rue Buffon, où on pouvait de là atteindre les quais en traversant rapidement le boulevard de l’Hôpital, sa grande idée était de se poser le reste de la journée sur les berges et garder ses yeux rivés sur le plus large panorama possible, de rester à regarder le plus grand angle parisien permis, afin de ne pas laisser échapper ses idées dans les limbes terribles qu’il connaissait bien depuis qu’il avait perdu ses premiers proches camarades. Avec la mort de Samuel, le tournoiement de l’imagination pouvait devenir beaucoup plus rapide et chaotique. Il parvint sous le pont d’Austerlitz sans rien regarder de la route, et installa le corps de Samuel prêt de l’eau, prêt à être poussé d’un simple coup de pied au cas où il faudrait se dépêcher. Ange n’avait pas la force de lester le corps. Et il se dit que cela était peut être mieux ainsi, parce que ce serait comme un dernier trajet. Il eût simplement une idée très désagréable en pensant à des miliciens qui pourraient le voir et en rire.

C’est à ce moment là que son esprit s’était mis à tournoyer. En laissant aller son regard au gré de l’eau, en imaginant le corps de Samuel flotter jusqu’à l’autre bout de Paris. Puis plus loin encore, en Normandie. Il vît le corps de Samuel se jeter dans la mer, et ce fût là qu’il commença vraiment à raconter sa propre histoire pour compléterce réel inachevé que lui avait présenté sa journée. Samuel était parti pour rejoindre l’embouchure, pour que le fleuve, qui parait parfois si étroit de forme, si épais de fond devienne lumineux et vaste en débouchant dans l’océan, dans l’idéal des luttes. Ange devînt fou, mais tout devint limpide, il fallait qu’il prenne la mer, et qu’il quitte le fleuve. Comme Samuel. Comme un pur sacrifice. Quitter Paris. Quitter la Nuit Debout. Ou plutôt non. Donner à la Nuit Debout, ses justes proportions

*   *    *

« Ces bons vieux camions de glace ! » pensais Samuel en sortant de la station sur Central Park West. Ils faisaient la même musique que quand il avait débarqué là, en plein été 2016. New York avaient des dons certains pour la résistance au temps. Ange continuait de s’en exaspérer et de s’en amuser. Une seule question ne le faisait ni rire ni grommeler : allait-il retrouver Louis vivant ?

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