#11

Le lendemain, il n’avait pas eu le courage de retourner à la Contrescarpe. A son réveil, ses yeux lui découvrirent deux mouettes qui rôdaient autour du corps de Samuel, et qui semblaient s’intéresser à ce que deviendrait son cadavre. Sans relever la tête, Ange les regarda s’agiter un moment autour de la dépouille. Elles ne savaient pas trop quoi faire à côté de cette forme humaine sans aucun des comportements traditionnellement associés. Elles marchaient en décrivant des petits cercles timides, et en se criant l’une à l’autre des injures de bestioles. Quand une des deux se décida à poser les pattes sur le dos de Samuel, Ange se mît sur son coude, et leur fît peur. Elles disparurent dans la grisaille parisienne, pareilles à des idées noires qu’on évacue en les faisant retourner dans les limbes de notre esprit; mais qui restent là, proches, seulement effacées par la grisaille alentours.

Ange n’attendit pas de se sentir écoeuré, il poussa des deux mains le corps de Samuel dans l’eau. Il le remercia secrètement de lui avoir permis de comprendre ce qu’avait porté en elle la Nuit Debout.  Il le remercia aussi, – mais non pas consciemment, c’était plutôt une pensée du corps, une pensée disséminée – d’avoir partagé tant de nuits avec lui sur l’asphalte, sans jamais s’être plaint, sans jamais récrier contre le froid du sol ou le bruit des voitures parisiennes. Il le remerciait, en le poussant dans l’eau, d’avoir été un parfait camarade de silence, de ceux qui vous écoutent quand vous ne parlez pas. Il remerciait Samuel d’avoir participé d’une façon intensive à sa propre mise en singularité  révolutionnaire. Au moment où le corps fît le bruit de son engloutissement, plusieurs larmes avaient déjà eu le temps de couler sous les yeux verts d’Ange. Il ne quitta le corps emporté que quand il fut totalement disparu vers l’angle inférieur droit du pont de Sully. Samuel devait maintenant flotter quelque part à côté de Notre Dame, et on aurait pu espérer, à ce beau point du jour, qu’un peu de la Sainteté de l’histoire descendrait sur le jeune corps qui filait vers la mer.

*   *    *

Ange reprit connaissance sous deux rangées de néons qui l’aveuglaient. Les images qui s’éveillaient en lui firent immédiatement mal dans son crâne tuméfié. Au plafond aussi, un ventilateur sale, qui entretenait autour de lui une forme de halo de poussière. Ange avait du mal à ouvrir les yeux, et quand il y parvenait, c’est tout ce qu’il voyait. L’air poussiéreux qui venait tourmenter son iris voilé l’obligeait immédiatement à les refermer. Il sentit immédiatement que sous son dos, ses mains étaient jointes par terre, ainsi que ses pieds, et qu’il ne pourrait se lever qu’en se tournant et en ramenant ses jambes à lui. Il n’en eut pas la force. Il se concentrait pour tenter d’entendre quelque chose. Derrière le bruit chuintant du ventilateur, qui devait certainement dysfonctionner, il entendit le son de deux voix étouffées qui discutaient dans une autre salle. Il ne pouvait dire s’il s’agissait de voix d’hommes ou de femmes, et il n’essaya pas plus avant de faire le distinguo. Il dut se rendormir, quelques minutes.

Quand il rouvrit les yeux la même femme était là, tenant le revolver initial, le magnum 44, par le canon. Elle avait du l’assommer de cette façon, par la crosse. L’hématome qu’Ange devait avoir derrière la tête était compressé par le poids de son crâne sur le sol, et il aurait voulu pouvoir bouger pour qu’on le mît dans une autre position.

« -T’es qui toi ?  » La voix prononça parfaitement le français, mais avec un fort accent américain. Ange crut reconnaitre l’inflexion New Yorkaise, qui transformait les « i » en des « eï » exécrables. « -Tes papiers spécifient que tu es Ange Gladstone. C’est toi ? » Ange eut du mal à articuler, sa mâchoire ayant probablement heurté le sol sur le côté.  » – Oui, c’est moi ». « -Il va falloir que tu me prouves ça, salopard. Parce que tu ressembles ni au Ange de la photo, ni au Ange que j’ai connu ici il y a 25 ans. »

Connu ici ? Ange, eut un sursaut, et commença à plier ses jambes par devers lui. Il fît un rouler bouler sur le côté, puis péniblement, à grand renfort de ses coudes et de souffles thoraciques, il parvint à se mettre à genoux le buste penché vers l’avant. Il dit « mon nom est Ange Gladstone. J’ai commandé dans ce même quartier une section des Red Solids en 2022. Ils sont tous morts lors d’un raid de l’armée sur le upper west side au mois de Septembre. Quand on m’a libéré d’un des camps du Nouveau Mexique, mon visage a quelque peu changé. Que je sois venu ici, peut-être. Que je vous ai déjà vue ici, peut-être. Maintenant si vous me traitez à nouveau de salopard, je vous jure que je vous fauche, même avec votre engin là. » La femme se mît à rire. « -Tu m’as pas l’air en position de faucher qui que ce soit, je t’ai pas mal amoché le ciboulot ». Son français était impeccable et pourtant cet accent si dur. Ca ne revenait pas à Ange. Qui pouvait-elle être ? Un agent des renseignements anciennement infiltré en France quand la nuit debout avait commencé  à prendre de l’ampleur ?

« -Je peux vous prouver qui je suis si vous me détachez ! – Ahaha, tu crois vraiment que je vais gober un truc pareil ? Dis moi plutôt ton année de sortie de tôle, et ce que tu as fait depuis ce temps là. Dis moi aussi pourquoi tu cherches un dénommé Louis Marin, anciennement à l’université de Columbia ? Hein, tu cherches quoi petit fouille merde ? »

Ange eut un ricanement « -Vous pouvez vous foutre tous vos renseignements au cul. J’ai jamais trahi la révolution pendant 30 ans, c’est pas devant une vieille vermine que je vais commencer ! – Ah oui, vraiment ? Et ben tu vas voir ce qu’elle va te faire.. »

« -STOP it Liz ! » Une voix avait résonné fortement du fond de la pièce. Dans la lumière dégoûtante des néons poussiéreux, Ange put reconnaître Louis qui venait d’entrer.

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