#10

Lors de la nuit passée au bord de la Seine, le jour de la mort de Samuel, Paris dans sa dimension architecturale avait disparu. De la cité, il n’apparut plus à Ange que les gens, les sensations, les émotions et les liens affectifs. Les murs semblaient le simple résultat d’une production incessante de chocs émotionnels entre des singularités dont on aurait pu distinguer chaque entour, cartographier chaque sentiment. Paris était tissé des relations ondoyantes de ses révolutionnaires. Les vagues qui se soulevaient, qui retombait en déposant leur nombre grandissant de morts sur la plage, atteignaient une netteté qu’Ange ne leur avait jamais vu. Plus la répression grandissait, plus les singularités composantes se définissaient, plus les contours du mouvement devenaient forts. La contre-révolution, le commandement, la milice semblaient une grand tâche de pétrole noir, ballotée par les vagues qui voulaient s’en défaire. Le courant plombé commençait à dissoudre les particules visqueuses, à les faire se séparer dans des gros blocs. Bientôt la masse sombre et indifférenciée craquerait sous les assauts répétés des lames de fond. Des brisures, comme des barricades de lumière sous la chape de pollution parisienne, perceraient et sépareraient les grands blocs étouffants, les irrespirables nuages de l’argent. Ange vit un Paris sans rues, un Paris sans pâtés de maisons, sans lignes droites. Il ne voyait que les vecteurs lancés d’un espace affectif commun. La topologie de cette révolution lui sauta aux yeux. Elle n’était certainement pas la réalisation particulière de quelque grande idée ou concept. Elle était le développement pluri local de toutes les singularités forgées communément, par la dissolution des particules noirâtres. Chaque corps avait la cause du soulèvement pour lui seul, et le soulèvement était le concours de toutes les parties.

Pour continuer à creuser les interstices lumineuses de cette immense flaque qui commençait à se faire grise, il fallait développer les liens entre ces singularités, faire que les lames de fond deviennent aussi récurrentes que les virées des cheminots aux troquets tenus par les étudiants. Voilà le secret découvert par Ange.

Cette vision ne le quitta pas.

Ce n’était pas du simple délire. Il avait entrevu l’âme de ce qu’ils faisaient. Comme un corps peut temporellement s’unir à un autre, former avec lui une « sorte d’esprit », Ange avait vu l’union dynamique de tous ces corps en mouvement. Rien d’une prédiction, d’une vision future, d’une prophétie. Simplement le mouvement organisé des corps formés à s’unir et à demander l’universel concret : le partage. Ce qui saisit véritablement Ange, c’est que c’était dans la figure de Samuel qu’avait commencé à se dessiner la véritable trempe de cette révolution. La nuit debout, lorsqu’elle avait commencé à la République, avait l’énergie d’un tsunami, mais était aussi peu mise en forme qu’un tsunami. Un tsunami vous prend de face, et comme un mur s’oppose à des gens. La nuit debout avait commencé comme un mur, un mur contre la masse informe des idéologues de l’argent et du pouvoir. Mais la nuit debout s’était organisée, ramifiée, distillée partout. Elle avait pris les canaux de la compréhension et de la croyance. Elle ne s’était pas déguisée sous la forme inadéquate de l’idéologie, mais elle s’était incarnée dans une forme de bon sens. Il nous pillent nos vies, ils nous empêchent de vivre, ils ôtent le sens à nos vies. Voilà la rumeur profonde et sourde qui s’était propagée dans les cerveaux. Impossible de résister à la réticularité d’une chose pareille. La nuit debout était devenue la révolution parce qu’elle s’était développée neuronalement, comme une forme de réseau de compréhension intuitive.

Ce qu’Ange vît ce soir là, c’était le cerveau réticulé de la révolution. La nuit debout dans son circuit infiniment singulier de bon sens et d’expression empirique. Paris était comme l’entour abstrait d’un réseau si pur. Comme le cerveau d’un génie sous un crâne à l’allure cabossée. Le cortex de Paris, s’était indéniablement sa frange est, tout l’ouest était comme le front obtus et méchant d’une si grande âme.

Il sût aussi comment s’y prendre ce soir là. Il fallait quitter Paris.

Si la véritable révolution tenait dans le défaisage patient de la surface huileuse, et si le dissolvant ne venait que des nœuds infinis des singularités sous-marines, il fallait essentiellement raccorder les océans entre eux. Il fallait jouer sur d’autres types d’infinis que les cerveaux reptiliens des villes. Faire émerger des nouvelles convenances inter-systèmes.  Deux mers inexplorées restaient le grand ignoré de la Nuit Debout : les campagnes, et l’étranger. Cette nuit là, il fît projet de parler à Lucie, et de la convaincre de lever une armée de la campagne. Une armée de tracteurs, de moissoneuses, et de peuples forts. Ils avaient besoin du corrosif de la campagne, de ses solutions autonomes et durables. Nuit debout n’avait fait que creuser des sillons. Il s’agissait maintenant de faire germer dans les interstices, et de faire exploser l’ancien carcan infertile sous la croissance des grosses racines.

Ange avait son idée : partir libérer la plus grosse chape de pétrole jamais déposé sur une chose vivante ; traverser l’Atlantique et aller lever une armée de yankees. Il connaissait bien les Etats-Unis, de par son père. Il connaissait le désespoir profond qui y régnait, ainsi que les tremblements certains que l’on pouvait faire poindre en secouant des lames de fond. Il se résolut à partir, quand cela lui serait permis par la commission déboutienne.

Il avait réfléchi pendant presque 6 heures cette nuit là quand ses yeux se fermèrent enfin, la tête appuyée sur son coude. Son corps tremblant était allongé sur le quai, tout près du corps de Samuel. Les camarades s’endormirent une dernière fois tous les deux, sur ces belles berges de Seine, à la frontière intérieure d’une idée commune : la dignité du peuple. Paris venait de créer là une nouvelle forme d’association qui en avait terminé avec la mort et l’ensemble des destructions de la haine capitaliste. Paris venait de créer une nouvelle manière d’envisager l’universel concret. Il lui avait fallu lier par l’esprit les douces singularités d’un mort et d’un vivant; tous deux dormants sur le bord d’une eau vive pour la même raison.

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