#12

« -Putain Ange, qu’est ce que t’es venu foutre ici ? Et qu’est ce que c’est que ces manières de me suivre comme un voleur. J’suis devenu quelqu’un de bien moi. – Ah ouais, c’est pour ça que tu donnes des adresses piégées, et que tu mets des cerbères avec des flingues à la porte ? Au cas où les anciens copains rabouleraient ?  – Ecoute, le gouvernement a quelque fois des sursauts, des cas de conscience. Ils se disent : tiens, mais ce gars là, il sait peut-être encore des choses sur nous. Et si pour un peu, le nouveau patron de tel service est mouillé dans une vieille affaire, à tous les coups t’as un ou deux agents mercenaires qui commencent à avoir le droit d’enquêter sur toi. Faut bien que je me protège. – Et tu vas te protéger encore deux heures comme ça, ou tu vas lui dire de me libérer ? » Ange avait ses yeux sombres pointés sur la femme, et une rage non contenue dans la voix. Ca l’exaspérait d’être dans une telle position, et il se méfiait des coups tordus de Louis. Ce dernier fit un signe de tête à la femme. Elle posa l’arme sur la table basse, puis entreprît de détacher Ange. « – Tu veux un coup à boire ? – Juste de l’eau, et de l’aspirine si tu as. Ton bulldog m’a bien enfoncé le crâne. – Arrête, parle pas comme ça, tu reconnais pas Liz ? »

Ange s’était mis à la dévisager sans crainte, et sans gène. Il n’y avait rien dans son visage qui lui rappelait une ancienne camarade. Quant à son nom, il pouvait être le diminutif d’à peu près n’importe quoi. Aussi demanda-t-il d’un ton sec : »- Tu vas me dire ou faut en plus que je joue aux devinettes ? Tu sais Louis, il s’en est passé des choses dans ma vie après la période de New York. Tout le monde a pas eu la chance de pouvoir se trouver un job de planqué comme le tien – Mais ferme ta gueule ! Je t’interdis de dire un truc pareil. C’est pas parce que t’as jamais aimé la fac que ca te donne le droit de dire des conneries sur elle. Tu sais ce que j’enseigne crétin ? La théorie politique, la théorie critique, Marx et compagnie. Tu sais, tout ce qui nous avait amené à être ce que nous sommes. Y’en a qui n’ont pas baissé les bras figure-toi. – Tout ce qui nous a amené à être qui nous sommes ? Mais on est quoi au juste Louis ? Tu es quoi toi ? Toi qui as besoin de te protéger de tes anciennes connaissances, tu es quoi ? – Je suis à la retraite. C’est déjà quelque chose. – Ahahaha je te reconnais bien là Louis. Ta face a un peu changé. Tu as les cheveux plus clairs et quelque peu dépareillés. Mais tu es resté le même : à te contenter de ce que tu as. C’est déjà quelque chose ! Tu les trouves bonnes les miettes du gouvernement amerloque ? – Purée je vais t’en foutre une. – Ah ouais, bah viens-y ce sera moins commode maintenant que j’ai les mains libres. » Ange se frottait les poignets toujours rougis par les cordages.

Les deux anciens camarades étaient chacun à un coin de la pièce, et Liz ne maitrisait rien. Elle ne cherchait d’ailleurs pas à intervenir, à la fois amusée et défaite de voir que les derniers éclats de la nuit debout se jouaient dans tant d’amertume, entre deux géants de la révolution. Elle tournait la tête et passait d’un garçon à un autre. Ils avaient le visage tout à fait sain de la colère et ne se rendaient pas compte que dans leur adversité, ils avaient comme seule résistance cet affect commun de la bête humiliée qui ne se rendra pas. Seulement, ils tournaient pour l’instant cette disposition longuement acquise l’un contre l’autre. L’un c’était avec de l’humeur sauvage presque aliénée dans son désir de ne pas se rendre. L’autre c’était avec la dignité haute d’un ancien professeur d’université, qui ne savait comment recevoir le crachat adverse sans faire la moue.

« -Je sors chercher des cafés » dit Liz. Elle avait pris un air cynique en disant la phrase.

Lorsqu’elle eût passé la porte, Ange recommença : « -C’est qui, elle, bon sang ? » Louis perdit toutes les rides de sa complexion agacée. « – Alors tu te rappelles vraiment pas ? Merde ils t’on fait quoi au Nouveau Mexique ? – Les « chocs de réminiscence » tu connais pas ? Le camp de Santa Fe était spécialisé dans leur administration.. – Oui, j’imagine que ça aide pas. Est ce que tu te rappelles de la barricade à la rotonde, dans le Riverside park, sur la Hudson ? – Tu veux parler du dernier mois ? C’était une des dernières en vigueur au moment où ils nous ont lâché l’artillerie des deux côtés, par terre et par mer. Bien sûr que je m’en souviens. Je commandais celle là et deux autres. – Ouep. Et tu te rappelles de ce que je faisais moi. – Ben tu devais commander celle de Columbia je crois. – Exact, tu te souviens qu’ils avaient réussi à nous couper en deux au niveau de la 96ème ? Et tu te souviens de la façon dérivée qu’il nous fallait utiliser pour communiquer de façon sure ? – Oui, on utilisait des espions de la section NYPD qui faisait les patrouilles de quartier à l’ouest de Central Park. Bon sang mais tu vas cracher le morceau oui ? – Alicia Miller, ring any bell ?  – Alicia Miller.. Non.. attends. Non ?  Alicia Miller ? »

Ange s’était soudainement souvenu. Alicia Miller était la chef du commissariat qui flanquait le Dakota Building, quelques rues plus bas. C’était Ange lui-même qui l’avait mise à son poste. Après qu’elle l’ait suivi de Paris, de la Nuit Debout où, jeune étudiante américaine en droit public, elle avait connu les véritables ressorts de l’émancipation. Mais Alicia Miller n’avait pas seulement été un agent double, sacrément efficace, de la Nuit Debout new yorkaise. Elle avait été, lors des dernières barricades sur l’île, celle qu’on avait surnommé « the pig-eater ». Elle avait dézingué deux commissariats à elle toute seule, à l’arme lourde, et semé la panique dans toute la ville. Alicia Miller avait fait croire à la Révolution qu’elle pouvait être gagnée…

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