#13

Après avoir détourné la tête de la Seine, qui devait avoir poussé maintenant le corps de Samuel de l’autre côté du mur qui séparait les deux  côtés de Paris, Ange fut pris d’une pensée. Il lui vint à l’esprit qu’avec la Seine, ce mur nord-sud formait une croix dont les extrémités est-ouest, tombant vers le bas, donnaient comme une forme de bouche triste à cette croix. Il associa cette pensée avec cette phrase de Hegel qu’il avait entendue dire par Ange un jour où il avait tenté une explication de la dialectique à des camarades pas très solides en théorie. Hegel disait un truc du genre :

« Trouver la rose dans la croix du présent. »

Cette phrase était restée dans la tête d’Ange pendant un bon moment, sans qu’il puisse dire véritablement qu’il la comprenait. Il croyait aujourd’hui en saisir l’essence. La croix du présent c’était les quatre horizons parisiens recoupés sur le centre de Paris. Notre-Dame, certes, mais Samuel en l’occurrence. Et Samuel était la fleur de la révolution. Il était passé là, doucement mu par les flots comme dans le viseur de la Nuit Debout, comme dans le centre impérissable de ce qui meut les choses. Ange avait trouvé la rose dans la croix du présent, il avait trouvé comment la crucifixion -tout ce qu’il y avait de plus séculaire au demeurant – de Paris pouvait faire émerger la singularité d’une fleur, de la fine fleur rouge de leur aboutissement futur : l’embouchure. Une forme d’idée religieuse de la Nuit Debout venait de fleurir dans la tête d’Ange. Cette croix apposée sur Paris était pour le moment triste, les commissures descendantes. Mais on en pouvait redresser l’image. Des quartiers nords de la misère, on pouvait voir les choses dans l’autre sens. Cela fit sourire Ange. C’était un peu comme l’idéologie, il fallait pouvoir la renverser. Plus rien à faire par le sud, on renverserait Paris par le nord.

Trouver la rose dans la croix du présent.

Il avait d’abord associé cette phrase à Louis. Et il ne l’avait pas beaucoup aimée. Mais maintenant, elle lui apparaissait limpide. Elle faisait la bonne division dans le grand chambardement de la nuit dernière et le paysage parisien sans architecture. Elle établissait correctement la dose de cruauté qui s’abattait sur les révolutionnaires. Le mont des martyres, 145 ans auparavant; avait déjà laissé sa trace croisée sur la capitale. C’était à nouveau ce qui passait. Mais on pouvait toujours décrucifier Paris, faire descendre les habitants de leur croix. Disséminer les horizons, et les retourner vers l’embouchure. Ange y voyait clair à présent.

Trouver la rose

Parlant de Louis, il fallait à présent retrouver Lucie, qui avait du passer la nuit avec lui. Il était trop tard pour la contrescarpe, et Ange se décida à aller frapper chez elle, au risque d’y trouver l’universitaire. Lucie habitait près de la gare de Lyon, dans une rue adjacente du boulevard Diderot, dont Ange ne se rappelait jamais le nom et qu’il lui fallait toujours retrouver empiriquement. C’était tout près mais pour y parvenir il fallait soit remonter par le pont, et se découvrir aux soldats du Sud sur la place du jardin des plantes au croisement d’Austerlitz, soit se risquer à nager de l’autre côté. Il ne faisait pas chaud, et il serait difficile de se sécher. De plus Ange n’avait aucune envie de sauter, juste après Samuel, dans cette eau qui prenait pour lui à cette heure une teinte sacrée. Il n’avait pas envie non plus de se mettre à découvert en repassant sur le pont d’Austerlitz. Il entreprit donc de remonter jusqu’au pont de Sully que les révolutionnaires tenaient toujours. Cela faisait un énorme détour mais Ange n’était pas pressé. En arrivant au niveau des amphithéâtres du square Tino Rossi, il put contempler l’étendue des blessés des différentes attaques de ces derniers jours. Un campement de la croix rouge était établi là, sans aucun des moyens nécessaires pour qu’il puisse fonctionner correctement. On appelait cela l’apoptose lui avait confié un jour Lucie : on réduit l’ensemble des possibilités d’approvisionnement d’un adversaire, et cela le maintient dans un choix double : privilégier soit l’autarcie et l’organisation rationnée de ses biens, soit des attaques imminentes pour se défaire du siège. Lucie n’avait pas mentionné cette méthode sous la forme d’un triptyque avec une troisième alternative : crever. Simplement mourir de ne savoir rien faire que soigner ses blessés et leur donner précisément la nourriture et les biens restants. C’était dans l’esprit de la nuit debout, comment partager équitablement et de façon autogérée quand les blessés et les miséreux étaient dans un état d’inflation lunaire ?

Trouver la rose dans la croix du présent.

Ce qui se passa à ce moment devait tenir de cela, et Ange fut changé en Saint Christophe. En effet, un des médecins avait vu trainer là le jeune homme et l’avait interpelé. « -Toi là, si tu ne fais rien, tu crois que tu pourrais aller me conduire ces deux déboutiens de l’autre côté vers le Pavillon de l’Arsenal. Ils sont plus bons à rien, faut les mener là bas prendre leur dernière dose de morphine avant de mourir. On a rien ici. Et j’ai pas le temps. Y’a quelqu’un qui attend de l’autre côté de toute façon, c’est pas la mer à boire, il suffit de faire traverser. Seulement il faut des bons bras, parce qu’on n’a pas de rame, juste le bâton pour pousser au fond – C’est là que je vais, de toute façon, ca me dérange pas. Juste les deux là ? Les deux étendus ? » Un homme et une femme, pauvre couple de guerre, gisaient sur des civières reteintes en rouge. Ils avaient des blessures nombreuses au niveau de l’abdomen. Probablement la nouvelle version des grenades de désencerclement. Les milices remplaçaient les éclats de caoutchouc par des éclats de métal. On comprend que ca désencerclait plus vite. Ange localisa rapidement la barque qui devait servir.

Il se mit en peine de trainer les deux corps presque déjà morts. Journée de mort décidément. En leur prenant, les bras par le dessous des épaules, il les traina tous deux dans la barque.

Trouver la rose..

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