#14

Il lui fallut pas loin d’une dizaine de minutes pour parvenir à pousser la barque dans l’eau. Les déboutiens avaient pilonné un large bord du quai pour y faire comme une descente adaptée dans la Seine. Mais ce n’était pas complètement lisse, et le plastique de la barque râpait fortement sur les gravats. Les deux personnes dans la barque poussaient des râles insupportables, et il vint à son idée que peut-être il serait préférable de les jeter à l’eau, abréger leurs souffrances et conserver la morphine pour d’autres qui en auraient plus besoin. Mais c’était une pensée de structure, une pensée provoquée par la compétition du siège. Une pensée mise là dans l’esprit d’Ange par les ennemis. Il s’en voulut d’y avoir pensé, de s’être fait retourner des idées par l’individualisme crasse de ceux qu’il combattait. Il remit ses idées à l’endroit et se dit qu’il n’y avait pas de plus belle occasion de faire fleurir la rose que le transport de ces deux corps étendus, les bras déployés perpendiculairement au tronc. Les déboutiens qui prenaient encore le temps de contempler purent voir ce jour là une des plus belles images que la révolution avait dessiné. Et il est probable qu’Ange lui même était conscient de dessiner comme un tableau fabuleux de leurs efforts depuis quelques mois. Un Géricault aurait pu provoquer plus de sentiments en retranscrivant cette embarcation que n’importe quel radeau. Il se déposait là, sur ce fleuve de toutes les révoltes, une nouvelle religion.

Une fois la barque aux trois quarts installée sur l’eau, Ange avait immergé jusqu’au fond la grande gaule qui faisait office de moteur. Il poussait de tous ses muscles, pour lutter contre le courant, qui n’était pas si fort pourtant. Cette antique méthode de navigation rendait Paris à ses époques anciennes, et on aurait pu se demander si Ange ne tentait pas d’incarner quelque personnage de Victor Hugo, tirant tout le spectacle de la misère à lui comme pour la transformer en force esthétique. Il n’en restait pas moins que ces deux mourants mouraient pour de bon, et qu’il avait bien du mal à tolérer leur bruit. Il n’avait jamais vraiment cru qu’il pouvait y avoir quelque chose comme un entre deux de la vie et de la mort. Il préférait les morts simples, celles des éclats d’obus et des balles dans le front. Il n’aimait pas qu’on mit du temps à mourir. Ange n’avait que 21 ans. On ne croit pas que l’on endure la mort à cet âge. On croit qu’elle vous frappera comme un mortier. Il était le passeur d’un entre deux, sur un autre entre deux.

Il se hâta d’arriver.

Les deux mourants ne bougèrent pas, et ne prirent même pas conscience de leur situation. de ce qu’Ange avait pu voir, il avait les trous dans le corps plus gros que le tour du pouce. Le sang pissait. Ca se chiffrait en heures. Pour cette raison là aussi, il se hâtait.

La barque arriva bientôt de l’autre côté, où un infirmier attendait en jouant avec sa moustache. « -C’est pas une affaire ton truc  » dit-il à Ange. Ce dernier ne demanda pas d’explication, bien en peine de savoir s’il parlait de la disposition des corps ou de leur statut mortifère. Il ne préférait pas savoir. Il aida à les charger sur une civière chacun, aida à remonter les civières sur le parvis de l’Arsenal, puis demanda « -Dites c’est bon je peux y aller maintenant ? » L’infirmier émit un grognement, suivi d’un signe de tête qui voulait dire qu’il pouvait déguerpir. Il déguerpit.

Il ne prit pas par les quais, mais fit un bout de chemin par le boulevard Henri IV. Tout était vide, les rideaux de fer des magasins étaient descendus. C’était comme si l’architecture parisienne, sans plus de ressource, avait mis sa carapace. Ange pensa que c’était amusant tout de même que la Nuit Debout, symbole de la vivacité, de la jeunesse et du dynamisme frénétique, ait fait rentrer en elle même la vie des étals marchands. Les vitrines, qui sont comme la pure surface du capitalisme, s’étaient opacifiées derrière des barricades de fer. Il n’y avait eut presque aucun débordement, pas de pillage. Les rideaux étaient seulement tagués. Le capital avait sorti sur les boulevards sa panoplie d’acier, qui était comme une sorte d’obligation à montrer ses vrais couleurs. Comme on rougit de honte, le capitalisme s’était grisé de métal. Et les déboutiens avaient repeint par dessus. Tous ces cadenas qui tenaient les chaines débloquant les rideaux, on aurait pu les faire sauter quand la révolution serait gagnée. Redonner aux vitrines plus qu’une simple apparence de pouvoir se procurer la vie, mais une véritable transparence de la vie. On installerait ici bientôt le véritable rôle de l’échange, qui n’aurait pas besoin de se barricader pour enferrer sa propriété, qui n’aurait même plus besoin de vitres. On y troquerait seulement des valeurs d’usage.

Il arriva rapidement à la Bastille. Il repensa à la colonne qu’il y avait eut jadis ici, qui y était d’ailleurs encore quelques mois auparavant, il repensa à son petit génie en haut. Ange y était monté une fois, avec des jumelles, pour guetter un mouvement de troupe au Sud. Il avait été impressionné de la vue. Aujourd’hui il comprenait que c’était seulement la carapace qui l’avait impressionné, seulement l’atour fortifié du capitalisme, avec ses ramifications d’eau tranquille au milieu. Il se disait que si on la rebâtissait, et s’il y remontait, il ne verrait plus la même chose. Il verrait les ramifications d’affects communs, et les lumières nouvelles de la ville. Une fois de plus, le contraste avec les débris présents sur la place lui donna la nausée. Seul vestige de l’ancienne place : un bout de station de métro qui n’était plus en usage, juste au-dessus du canal de l’Arsenal. Bon sang, même l’opéra était oublié. A la place, un grand trou. Ange alla y faire un tour. Ce qu’il vit le désola. Un reste de scène était éparpillé pas loin d’un mur abattu. Ironie du sort, on avait du joué là, à la dernière représentation, la Bohème. Un panneau encore à peu près en état indiquait Café Momus en lettres capitales.

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