#16

Alicia était revenue dans la pièce avec les cafés achetés à l’épicerie locale. Ange et Louis se faisaient face, l’un assis sur la table basse, l’autre sur une chaise mise en travers de la pièce. Ange scruta Alicia. Il ne la reconnaissait pas. Il se demandait si c’était le travail de la mémoire ou un véritable oubli de son ancien visage.  Il se rappelait l’histoire et la trame des faits qui les avait amenés à se rencontrer, puis à se battre ensemble, puis à ne plus jamais se voir. Mais il ne pouvait pas se rappeler précisément à quoi elle ressemblait alors et n’associait pas empiriquement le visage qu’il lui voyait aujourd’hui avec ses actions du passé. Il savait de façon toute abstraite cependant qu’elle avait du être présente au moment de la mort de Mary. Ca s’était passé ici, pas loin, à deux avenues. La barricade avait été cernée. Ils étaient presque tous morts. Mary, chère Mary. Ange stoppa immédiatement les pensées sinistres qui se préparaient à envahir son esprit.

« -Alors Alicia, toi non plus tu me remets pas ? – J’t’ai remis tout de suite, Angie, mais on se fie pas à une gueule.. »

Ange n’en revenait pas. Elle s’était donc payé sa tête pendant tout ce temps ? Était-ce simplement pour montrer à Louis qu’elle faisait correctement son travail ? Quand elle lui avait ficelé les mains avec tant de violence, elle savait déjà que c’était lui. Se méfiait-elle à ce point des apparences qu’elle avait préféré le garder dans une position inoffensive ?

Ange trouvait ça fou. Même lui n’avait pas atteint ce niveau de défiance. S’il reconnaissait un ancien camarade il ne le ligotait pas pour l’interroger. Au fond cela l’intriguait, et il se demanda s’il n’allait pas lui proposer un café un de ces jours. Enfin, elle était peut-être avec Louis. Il verrait.

« -Alors c’est quoi le plan Louis ? Tu te méfies de quoi ? – Je te l’ai dit de quoi je me méfie. – Non je veux dire en dehors de ça. On laisse pas un camarade ficelé aussi longtemps que tout à l’heure sans redouter une chose de lui. Tu redoutes quoi de moi ? »

Louis avait pâli. Ange semblait avoir touché juste, mais il ne savait pas exactement quoi.

« -Arrêtes tes conneries Ange. C’est fini pour moi toute cette époque. J’ai cessé de croire au changement. Je crois dans la conservation de soi désormais, dans la simple lutte pour la survie. Tu vois je crois que c’est ça la réponse définitive à tout. Je crois pas qu’on dépasse jamais ce niveau là. -Tu vois Louis, on n’a jamais bien été amis toi et moi. J’en suis pas mal content aujourd’hui »

« -Quel fumier.. » pensa Ange. Ca lui chatouillait drôlement l’omoplate d’aller lui en fiche une tannée. Comment pouvait-il prononcer des mots pareils ? Comment pouvait-il même penser être en mesure de les dire à Ange comme ça, aussi crûment.

« -Tu penses ce que tu veux Ange, ça m’intéresse pas. J’ai jamais pu rien dire qui t’intéressait de toute façon. Donc ça ou autre chose. – Alors t’attends quoi de moi, que je foute juste le camp ? -Exactement, que tu débarrasses le plancher. Et que tu y reviennes plus. – D’accord Louis, on va faire, ça, mais d’abord je vais te demander une petite faveur. – J’suis pas sûr de répondre positivement mais dis toujours. – Tu vas me procurer un moyen de rentrer dans la bibliothèque de Columbia, juste pour quelques heures. Tu me dois bien ça. – Qu’Est-ce que c’est que ces conneries ? J’te dois rien du tout mon petit vieux. En plus, je peux pas, j’te rappelle que je suis plus prof’ là-bas. – Tu vas le faire quand même, sinon je reviens te salir ton plancher tous les jours. C’est pour Mary, j’en ai besoin. J’ai besoin de vérifier un dernier truc. Tu vas faire ça pour moi. Tu n’as pas un droit d’entrer à vie à l’université ? – J’en sais rien.. Si, peut-être. J’ai jamais demandé. Mais qu’est ce qui te fait croire que je dois ça ? – Tu me dois pas ça particulièrement à moi, disons que tu toi ça à la Nuit Debout, à la Révolution. Tu dois ça à Mary. Pour avoir perdu tes illusions, sur les capacités humaines. – T’es pas fou non ? Je dois rien à personne. Et surtout pas à la Nuit Debout. – Alors disons que tu dois ça à ce qui s’est passé ici le soir où Mary est morte. Tu me comprends n’est ce pas Louis ?  »

Louis avait blêmi une nouvelle fois. Cette fois il ne répondait plus. Alicia avait tourné la tête vers lui et semblait ne pas comprendre ce qui se passait entre les deux. Un secret que probablement Louis ne lui avait pas raconté.

Ange finit pas dire, après un long silence de quelques minutes : « -Je file, je reviendrai dans une semaine, pour voir comment tu t’en sors avec cette histoire de carte de bibliothèque. Cette fois, vous pouvez éviter la sentinelle, je frapperai deux coups secs. Même heure. »

Ange claqua la porte en sifflant.

Louis regardait le sol, toujours blême. Alicia, commença à boire un des cafés. Ils étaient restés, tout fumant, sur la table.

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