#19

Rue Traversière, Lucie et Ange furent réveillées par les chansons des premières hordes de passants ivres qui revenaient de la Bastille vers le 12ème. Ca sortait par vague, et ils vous réveillaient toutes les demi-heures. Il y avait aussi un troquet à l’angle de la rue qui devait les attirer. En tout cas, la rue était assez petite pour que les chansons parvinssent rapidement jusqu’aux derniers étages et aux chambres de bonnes.

Il devait être pas loin de 22h. Ils avaient dormi tout le jour de l’ensemble de leur fatigue et de leur misère. Ils n’avaient pas même eu l’idée de quoique ce soit d’autre que simplement rester nimbés, l’un contre l’autre, dans le profond oubli du sommeil. Et ce ne fut que la faim qui les tira du lit. Quand Lucie s’était levée, pour regarder par la fenêtre, Ange avait tenté de remettre sa tête dans l’oreiller. Mais il était trop tard, l’idée avait eu le temps de se frayer le chemin jusqu’à la pleine conscience de son cerveau. Il devait partir. Et il fallait le dire à Lucie.

« -Viens un peu là Lucie » dit-il en montrant le bord du lit.

« -Ange j’suis pas d’humeur pour ça. C’est pas contre toi désolé. J’ai juste pas envie là »

« -Mais non banane, c’est pas pour ça  » lui cria-t-il en riant fort.

Elle comprit qu’il avait quelque chose d’important à lui dire. Elle vint s’asseoir tranquillement à côté de lui. Il lui raconta tout, ce qu’il avait vu le long de la Seine, la rose dans la croix du présent, le soulèvement des autres pays, le soulèvement des campagnes. Lucie l’écoutait, sans vraiment bien réaliser ce qu’il lui proposait là. Quand Ange eut terminé de lui expliquer, elle était restée plusieurs minutes comme ça, à seulement imaginer des mouvements de foule converger. Des larges mouvements de paysans et d’ouvriers, ensemble accompagnant des tracteurs et des camions, des transpalettes et des moissonneuses. L’ensemble de l’outil productif roulant sur Paris, écrasant ce sale ordre moral qui s’abattait sur eux, et qui avait provoqué la mort de Samuel.

Elle ne répondit pas immédiatement. Elle avait l’air de réfléchir profondément. Ange resta perplexe à la regarder. « Ca ne va pas ? » lui demanda-t-il en se frottant la moustache avec l’index.

« -Ange, je crois que c’est une bonne idée. J’y pense depuis longtemps. Je veux partir de Paris moi aussi. Et si tu me dis que c’est pour une mission. Si la commission elle-même est d’accord, alors c’est d’accord. Mais je dois aller voir Louis d’abord. Je voudrais que nous partions ensemble, ca m’aiderait. Tu m’attendrais une journée dis ? Je dois parler à Louis et à la commission. Et ensuite nous partirons ensemble. Je sais ce que tu vas dire. C’est idiot. Ce n’est pas le même chemin. Mais si nous partons ensemble, je saurai que  nous nous retrouverons. Nous nous reverrons, ne serait-ce que pour faire le bilan. Dis hein tu peux encore attendre une journée ? »

Ange ne s’était pas du tout attendu à ça. Il avait décelé dans la voix de Lucie une forme d’inquiétude mêlée de douceur. Un accent anxiogène avait percé. Ange lui-même se trouvait mal à l’aise à présent et ne savait quoi dire. Demander l’autorisation aux autres commissions déboutiennes. Pour quoi faire ? Pourquoi Lucie avait-elle si peur qu’il ne parte sans elle ? Il ne comprit pas vraiment.

Il se leva à son tour, puis se dirigea vers la fenêtre. La rue en bas semblait lisse et chaude, avec des points de lumière offerts par les réverbères. Depuis qu’il couchait dehors, il avait pris l’habitude de la considérer comme une vaste paillasse de bitume. Et elle lui semblait toujours tiède et accueillante. Même quand elle ne l’était pas.

Lucie sortit de la pièce pour prendre une douche. En entendant ce bruit d’eau tomber, le désir d’Ange pour Lucie se ranima d’un coup. Il alla regarder dans le couloir, sans trop savoir pourquoi. Lucie avait laissé la porte ouverte. Il comprit. Cette dernière était trop largement écartée. Et il s’était présenté dans l’embrasure. Lucie l’avait vu sans rien dire.

Il se déshabilla, puis rentra dans la douche avec elle. Ils firent ici l’amour d’une façon si douce que les gouttes d’eau de la douche semblaient presque agressives. Ange n’avait jamais connu Lucie si douce. Et cela l’inquiéta presque.

Quand ce fut terminé, et qu’ils étaient l’un et l’autre rhabillés dans la chambre. Lucie se prépara à sortir. Elle avait mis autour de son cou une écharpe de soie noire, qui sentait un parfum à base de thym et de feuilles de thé. Ange eut envie de lui dire qu’il l’aimait, mais n’osa pas.

« -Tu bouges pas d’ici, Angie chéri. Je reviendrai cette nuit, et au plus tard demain matin. Tu sors même pas chercher à manger. Je t’envoie un livreur de sushi. De toute façon je t’enferme à clef.  »

Ange n’eut même pas le temps de répondre, et de l’interroger sur cette soudaine escapade. Elle était déjà à la porte, et lui fit un signe de la main, en mimant un baiser envolé.

Il ne la revit plus jamais.

 

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