#20

Le livreur de sushi passa effectivement cette nuit là. Et Ange avait mangé à sa fin du thon frais avec des makis de californie. Mais il ne put se retenir de sortir et acheter quelques cigarettes. Il bloqua la porte avec du carton. Quand il revint, Lucie n’était toujours pas rentrée.

Il avait consommé la moitié du paquet de Camel, et il était 3 heures du matin, quand il se dit que Lucie ne reviendrait plus. Il mit fin à la lumière vacillante des lampes et se décida à tenter le sommeil, engoncé dans un fauteuil inclinable.

Il sursauta, à 7 heures du matin, au sortir d’un mauvais rêve. Dans la rue, des moteurs ronflaient. Les livreurs se pressaient. Ange étudia la paupière à demi fermée l’appartement tout autour. Lucie n’était toujours pas rentrée. Son estomac subit une sorte de crampe. Il commença vraiment à s’inquiéter. Quelque chose n’allait pas ou n’était pas normal. Sa rationalité lui dictait de partir, et qu’il en était vraiment temps. Il se dit qu’il ne pourrait pas, de toute façon, psychologiquement tenir dans l’attente de Lucie. Il ne supporterait plus qu’elle le trouve, ici, ayant dormi seul, dans cette pièce.

Il enfila ses vêtements, sans même prendre de douche, et sortit. Il se demanda, au troquet du coin, alors qu’il commandait un expresso au comptoir, où il pourrait bien aller, après avoir bu la dernière goutte de café. Aucune réponse ne lui parvenait. Il savait où il voulait se rendre, là n’était pas la question. Mais il avait comme promis à Lucie qu’il la reverrait. Du moins, son silence avait laissé cette indication se faire naturellement. Et Lucie avait probablement déduit de ça qu’il était d’accord. Il aurait du dire non. Il ne se haïssait pas d’avoir gardé le silence. Parce que c’est vrai, c’est ce qu’il aurait voulu. Partir avec Lucie. Pas avec Lucie, mais en même temps qu’elle. Mourir pour la Nuit Debout parisienne, mais avec Lucie. Cela aurait assurément constitué une forme de fierté pour lui. Mais il n’aurait pas du accepter. Maintenant il se trouvait comme dans un état de dépendance et il détestait ça.

Il se dit qu’il pourrait retourner chez Lucie, et laisser un mot. Mais il avait claqué la porte. (Il aurait pu aisément laisser un mot sous la porte, mais cette idée ne lui vint pas à l’esprit. Parce qu’inconsciemment il se cherchait des excuses pour ne pas partir ? Explication qui en vaudrait une autre. Mais qui ne change rien. Il n’y pensa pas. Point final. Du moins, il n’y pensa pas avec clarté.)

Il se décida finalement pour une option intermédiaire qu’il détestait tout autant. Il se dit qu’il irait à la Commission Défense, informer lui-même les camarades qu’il partait. Même s’il aurait préféré que Lucie fit cela pour lui.

La commission était logée dans un ancien immeuble squatté rue Myrha. Les lignes de métro qui déservaient Paris dans la direction est-ouest, et qui franchissaient le mur érigé, étaient contrôlées, et donc ralenties. Ange ne voulut pas prendre le risque. Il alla prendre la 5 sur le quai de la râpée, bonne vieille ligne qui se cantonnait dans l’Est, et qui était devenu comme un trajet naturel pour les déboutiens. La vanne récurrente consistait à dire qu’on finirait par mettre les canons dans la 5, parce que cette ligne serait canonisée.  Ange s’arrêta à la gare du Nord.  Il fut heureux de voir passer des troupes fraiches, et de constater que des trains gouvernementaux, réquisitionnés grâce aux guérillas menés par les camarades du Pas de Calais (La commune du Nord avait aboli cette saloperie de nom aristocrate des « Hauts de France »). Il y avait là de beaux trains flambants neufs repeints en rouge, et qui ramenaient des jeunes soldats du nord par grandes floppées. Ange aurait volontiers laissé sa ville aux chtis, ces gens là savaient sacrément se battre.

Il déboula sur le boulevard Barbès et prit des dernières humées d’un peu tout. Les chorbas sentaient diablement bon dans les restos, et il se serait bien arrêté pour un peu de couscous s’il n’était pas si tôt le matin, et s’il n’était pas si pressé de partir. De même plus loin, l’attiéké se présentait là en vitrine, avec un air de dire qu’on ne lui reverrait pas son bon riz et son capitaine Sénégal de si tôt. Ce qui était vrai, et fort désagréable.

Il était pris par les pensées de tout ce qui lui manquerait dans ces petits bouis bouis qu’il affectionnait, depuis que les camarades africains, engagés enragés de la Nuit Debout, lui avaient fait découvrir. Il ne jurait plus que par les Hijeb et l’alloko. Il avait passé la rue Myrha, et s’apprêta à tourner à droite dans la rue Doudeauville. Il se reprit, puis revint sur ses pas, et tourna dans la rue qui menait à la Commission.

Quand il fit fasse au bâtiment, un tremblement le prit. Comment les camarades allaient-ils recevoir la nouvelle de son départ ?  Ange prit peur. Il se dit qu’il ferait mieux de déguerpir. Mais une fois de plus, ce sacré effet d’inertie, qui faisait d’ailleurs de lui un excellent révolutionnaire allant toujours jusqu’au bout, le poussa à rester et à entrer dans le bâtiment. Il sortir une dernière cigarette auparavant. Et il se mit à fumer, adossé à un réverbère et contemplant l’ensemble des silhouettes qui se mouvaient dans les fenêtres de cet important lieu de la Nuit Debout.

Il s’était tourné depuis une seconde, pour regarder une section passer, quand la façade de l’immeuble, haute de 5 étages, fut soufflée toute entière par une explosion venue de l’intérieur. Un bloc de béton vint percuter Ange, et il fut projeté dans la rue, inconscient. La fumée était partout dans la rue, Ange était là, suffocant, sans pensée, les bras en croix.

 

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