#22

La couleur de la mare pourpre terrassa la réflexion d’Ange pendant presqu’une moitié de minute. Il ne comprenait pas. La vieille n’avait pas répondu en partant. Et en revenant du sang s’écoulait de dessous sa porte. La durée de sa sortie justifiait cela. Mais dans ce cas comment expliquer que la porte du couloir n’avait pas été refermée ? Non. On avait fait ça rapidement et calmement. On avait guetté la sortie d’Ange. Quand la personne avait frappé à sa porte ce matin-là, elle devait donc tenter de s’assurer qu’il n’y avait personne dans l’appartement d’en face qui aurait pu la surprendre.

Mais une question pendait là, comme posée du milieu de cette flaque : pourquoi un tel crime ?

Ange poussa du coude, la porte semi-ouverte de sa voisine. Elle gisait là, la gorge grand ouverte. On ne l’avait pas abattu d’un silencieux ou étouffée. On l’avait égorgée, et trainée pour que son cadavre s’épanche près de la porte. Ange eut un sursaut d’effroi.

On voulait le terrifier. On voulait lui envoyer un signe. Mais qui ? et pourquoi ? Le gouvernement ne fonctionnait comme ça que dans les coins les plus sombres de ses administrations secrètes. Après tant d’années, ils n’auraient pas procédé ainsi pour des cas de procédure régulière. Ca ressemblait à une vengeance isolée, concernant une personne ou un groupe de personnes précises. Peut-être de l’administration, mais avec des méthodes qui ne rentraient certainement pas dans les clous d’un « oubli officiel ».

Il alla ramasser chez lui toutes les affaires précieuses qui ne seraient plus récupérables ultérieurement, si Ange décidait de revenir. Portefeuilles, différents passeports, deux téléphones portable, son ordinateur. Et l’argent caché un peu partout. Il avait mis le tout dans deux sacoches. Il considérait l’option de détruire son ordinateur plutôt que de l’emporter avec lui. Trop lourd. Pas de véritable intérêt. La plupart des ressources majeures dont il avait besoin pouvaient être vite déchargées dans une clef USB. Il se dit qu’il le ferait plus tard.

Il ne prit aucun vêtement. Il ne prendrait rien qu’il ne pourrait porter en permanence avec lui. Simplement il fourra dans son sac une casquette des Yankees et des lunettes de soleil, qu’il ressortirait quand il serait certain d’avoir semé la trace de ceux qui jouaient avec lui.

Il s’assit dans sa chaise une minute, en se demandant s’il oubliait quelque chose. Il avait accumulé en peu de temps énormément d’informations dans cet appartement. C’était une erreur. Une erreur monumen…

Il arrêta le pivot de la chaise de bureau sur laquelle il était assis, au milieu de tous les cartons. Ce qu’il réalisait le terrifiait. Ce n’était pas une simple menace. Il venait de perdre à un jeu. Il venait de se faire couler dans une bataille. La bataille de l’oubli.

Ils n’avaient pas fait cela pour lui envoyer un simple signe. Ils avaient fait cela pour lui faire comprendre que la Nuit Debout ne s’achèverait qu’avec la fin de toutes ses traces. Et Ange, en n’étant pas assez prudent, allait leur donner lui-même ce grand cadeau. C’était une forme de tragédie intérieure qui se jouait dans sa tête : il venait de comprendre qu’il leur avait fourni le moyen de tout désintégrer. Il avait été comme le magnétisme qui avait attiré à lui toutes les preuves encore éparpillées, difficiles à recueillir dans leur dispersion, de la Nuit Debout. Ange, en les collectant, comme seul un ancien organisateur le pouvait, avait permis de les rassembler. Il avait fait le sale job de son ennemi, et de bonne volonté encore.

A 51 ans, Ange réalisait encore des apprentissages à la dure, parce que son ennemi ne lui laisserait aucune chance de vivre autrement, en accumulant les connaissances pas à pas. Il était fatigué, maintenant. Fatigué d’avoir à vivre sa vie comme un jeu de Back Gammon et de ne pas pouvoir avancer sur d’autres routes que celles de la violence et des obstacles. Fatigué d’être toujours poussé à marcher plutôt qu’à le vouloir véritablement. Il avait connu toutes les conséquences de ces implications à 21 ans, et il continuait à en exercer la responsabilité à son âge avancé. Il était fatigué, mais pas rompu. Et il se leva de sa chaise.

Il fit quelques pas d’avant et d’arrière dans la pièce qu’un observateur avec des jumelles de l’autre côté de la rue ne comprit pas. Il devait divaguer.

Les larmes dans les yeux, Ange alla chercher l’ouverture de la trappe. Il l’ouvrit, puis en retira des chiffons, et deux gros bidons verts. Après avoir regroupé l’ensemble des cartons en tas dans le milieu de la pièce, il craqua l’alumette. Et regarda le début de l’incendie se propager.

Quand il fut suffisamment temps de partir, c’est à dire quand le feu propagea ses flammes jusqu’à hauteur de plafond, il fit les derniers gestes pour regagner l’anonymat total, au milieu de l’oubli qui se construisait en consumant les archives.  Il envoya dans la fenêtre qui donnait sur la rue un fauteuil, pour que ceux qui devaient l’observer se disent qu’il était désespéré. Le fauteuil se retrouva dans le milieu du gazon devant le bâtiment. Puis envoya dans la cage d’escalier un matelas simple entièrement enflammé, qui à travers le verre dépoli de la porte d’entrée ferait, pour un moment, suffisamment l’effet d’un corps calciné tombé dans sa course.

Puis avec un linge il frappa une fenêtre qui donnait sur une cour de derrière, isolée, où on ne pouvait le guetter qu’en ayant construit une cabane au-dessus ou au-dedans du local électrique, ce que Ange aurait remarqué. Il sortir par le trou dans la vitre, avec ses deux sacoches, le cerveau brisé du carnage mémoriel qui se produisait derrière lui et qu’on l’avait obligé à créer.

Quand Ange parvint à se faufiller sous le grillage, puis à courir dans le terrain vague qui devait le mener vers un ancien groupe de bâtiments industriels, le feu avait déjà ravagé la moitié de l’immeuble. Probablement le corps de la voisine devait être réduit en carbone à présent, ayant rejoint dans une bouffée de fumée noire le souvenir éteint des anciens camarades de Nuit Debout. Pauvre vieille, être associée comme ça de manière posthume avec des révolutionnaires qu’elle aurait par ailleurs certainement désapprouvé. Tout se rejoignait maintenant dans le souffre puant du feu.

Ange, s’installa dans un recoin de l’ancienne usine de raffinage du sucre. Il laissa ses larmes aller. Au loin, les derniers nuages de l’incendie se confondait presque avec les cumulus du ciel. Les traces, la mémoire et la Révolution elle-même venaient de renouer d’une bien violente manière avec leur matérialisme historique.

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