#24

Le transfert de contenu de ses deux sacoches dans un sac en toile unique, trouvé près d’un tas de pneus, acheva cette transformation. Quand il sortit du vestiaire, il avait l’air d’un parfait travailleur. Il scruta l’ensemble du garage. Une silhouette bougeait derrière une vitre fumée qui correspondait probablement au bureau de secrétaire. Pas de danger de ce côté là. Ange entendit des rires venir d’une porte en métal sur le côté interrompus par des cliquetis. Il regarda l’heure à l’horloge. 11.30. Aubaine, les mécaniciens devaient être en pause-déjeuner.

Il alla rapidement faire le tour de la pièce d’accueil. Derrière le comptoir, il trouva un coffret avec les clefs numérotées des clients. Il choisit la plus rudimentaire, qui semblait aussi la plus vieille. Une Toyota Corolla plus toute fraiche était présente dans le garage. Sa réparation avait du concerner une des deux vitres arrières, qui était largement fêlée. Ange n’hésita pas. Il monta dans la voiture, et sans la démarrer débloqua le frein à main et orienta le volant. Il ressortit, puis poussa la voiture hors du garage en silence. Quand elle commença à dévaler la pente douce sur la rue, il courut et alla freiner de l’intérieur. Puis il la laissa tranquillement dévaler, et une fois dans la rue, fit gronder le démarreur et partit en direction du sud-est. Il prit la direction de l’aéroport JFK. Puis arrivé au niveau de Jamaica Bay bifurqua vers le sud en direction de la plage de Rockaway, dernier bastion vraiment brooklynien avant l’éparpillement urbain de Long Island. Dans un quartier résidentiel qu’il connaissait bien, pas très loin de la 90ème rue, il abandonna la voiture, en la garant le long d’un trottoir, bien rangée. Il jeta les clefs dans une des poubelles qu’il trouva sur le long de la promenade.

Il faisait beau dehors, sur la plage Ange n’eut aucun mal à chipper les vêtements d’un homme parti nager dans la belle eau de l’Atlantique. Il parcourut la longue bande de sable vers l’ouest, et s’assit quand il fut suffisamment loin (assez loin pour ne plus le voir) de l’homme dérobé. Il se déshabilla, garda seulement son caleçon puis alla se débarbouiller dans la mer. Il resta figé là un moment, dans cette eau salée qui le rendait propre. Il fixa un point à l’horizon, vers le nord. A 5800 kilomètres de là, dans une ligne parfaitement droite pour l’oeil, mais parfaitement géodésique pour un avion, se trouvait la capitale mentale d’Ange. La capitale de toutes les révolutions qui avait envoyé ses enfants se faire massacrer par l’Empire.

Paris trônait de l’autre côté de l’eau comme un phare en plein cagnard.

Ange se sentit définitivement revigoré, et à l’abri d’avoir été suivi. La plage était trop large pour une quelconque caméra, et personne n’aurait pu rapidement remonter la piste du garage, puis de Rockaway, avant qu’il n’ait le temps de rentrer dans le métro. Il se sécha, enfila les vêtements trop courts qu’il avait subtilisés, puis enfonça sur sa tête la casquette qu’il avait sauvegardée de l’incendie. Il acheva sa parure avec les lunettes de soleil également rescapées. Retourné sur le sol ferme, il n’alla pas tout de suite s’engouffrer dans le métro, mais passa un appel au wharf bar, petit reste authentique des anciens pubs décomplexés de Brooklyn, avec une vue sur la bay et des habitués rudes, de sang irlandais, qui savaient vous convaincre de boire une bonne stout. Ange passa un appel en PCV pour savoir si Andrew était chez lui. Le numero était noté dans un des fichiers de son ordinateur, et Ange n’eut pas de mal à le trouver. Quand le téléphone eut sonné deux fois, Andrew décrocha et sortit son très professionnel

« – Andrew’s market and catering. How are you doing today ? » Ange raccrocha immédiatement.

Il sortit du bar avant qu’on pût l’alpaguer pour boire. Et prit la direction de la station Rockaway park.   La ligne A mit pas loin d’une heure pour l’amener jusqu’au très fameux Barclays Center, où il changea pour la ligne N. Après quelques stations, Ange déboula, dans ses vêtements étriqués, à l’angle de la 36ème rue et de la 4ème avenue, dans ce qu’il était convenu d’appeler Sunset Park, du nom de son espace vert agréable situé sur le flanc est de la petite colline. Ange connaissait pas très bien le coin, mais savait qu’Andrew avait son bazar à l’angle de la 40ème et de la 6ème. Il entama donc sa remontée.

Arrivé devant le market, Ange eut un arrêt et une palpitation.

Et si, les flics étaient déjà là ?

Et si Ange allait causer une mort supplémentaire ?

Y’avait-il autre chose à faire ? Ange décida que non, et fit sonner de son épaule la petite clochette installée sur le rideau de la porte.

Andrew était là, tapotant sur le clavier de son ordinateur. Son air concentré fit rigoler Ange, il n’avait même pas entendu la sonnette; fallait croire.

« – Are you still hacking some government’s website Andrew ? » dit Ange en exagérant sa voix pour embêter le vieux camarade.

Andrew frémit.

« -Oh, bud’, didnt hear you come in. Ange, man, is that you ol’ brother ?  »

Il avait eu une mine réjouie en disant ces mots, et Ange eut l’agréable surprise de sentir qu’Andrew était heureux de le voir. Les deux compagnons se serrèrent fort dans leurs bras, et plus longtemps que simplement pour se dire bonjour. Ange eut une poussée de larmes, mais des bonnes. La révolution lui donnait une nouvelle maison.

*    *     *

 

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