#30

Après avoir fermé deux loquets de sécurité de l’intérieur ( il faut croire que l’option d’un siège avait été prise très au sérieux par Andrew), Ange colla son oreille à la porte. On n’entendait absolument rien. Impossible de savoir ce qui se passait dans la devanture de la boutique, séparée de l’oreille d’Ange par deux portes et éloignée de l’entièreté de la pièce de stockage. Quoi faire ?

Le fait qu’Andrew ne revienne pas ajoutait à la crainte d’Ange, qui sentait que ce n’était pas seulement un client qui était entré là. Ange craignait surtout qu’Andrew vienne de répondre pour la dernière fois à la sonnerie d’entrée. A cause de lui, une fois de plus. Il causait la mort, partout où il passait. Ce fardeau lui pesait comme pèse une nécessité : il l’acceptait, mais en était toujours surpris. C’était comme la perpétuelle recréation de son univers autour de lui, comme si les seuls éléments avec lesquels son existence était compossible était la disparition de ses proches. Ce que ne voyait pas Ange, c’est que cette nécessité était la seule dimension « viable » d’un révolutionnaire dans les temps de vide politique total et d’emprise universelle de la domination sous toutes ses formes. A

nge s’était transformé en trou noir de la violence, il la faisait venir à lui sans la demander. Elle était son entour naturel. Simplement, il se débrouillait pour que ça ne le fasse pas exploser lui-même.

Andrew devait avoir pensé à tout, ainsi il devait y avoir un moyen de pouvoir regarder électroniquement ce qui se passait dans la devanture de la boutique, si l’on n’avait pas déjà abattu les caméras. Ange s’assit en face des ordinateurs et tenta de fouiller dans l’un d’entre eux pour en retirer une information sur un système de surveillance. Un logiciel devait pouvoir permettre ça. En faisant une recherche dans la database, il en retira plusieurs fichiers et deux logiciels avec le préfixe cam. Aucun résultat. Il tenta alors de changer d’utilisateur, et découvrit en effet une icône sécurisée à côté de celui de guest qui avait été utilisé pour les sessions ouvertes. Comment en retirer le mot de passe cependant ?

Si Andrew avait prévu une option de visualisation et de surveillance de la devanture dans le profil sécurisé, ce qui n’était pas certain, il devait aussi avoir pu envisager qu’un camarade devrait pouvoir trouver un mot de passe afin d’y accéder. Quelque chose de pas assez simple au cas où la pièce serait envahie par des personnes de mauvaise intention, mais pas trop comliqué pour un camarade. Une forme d’indice devait avoir été laissé quelque part, disponible et compréhensible seulement par quelqu’un qui maitriserait les codes de pensée d’Andrew.

Ange se prenait la tête entre les mains et essayait de se figurer comment Andrew avait pu penser la chose. D’abord, s’il existait, l’indice était-il contenu dans l’ordinateur lui-même, ou dans la pièce ? Le profil indiqué était secured user mais peut-être qu’un élément de réponse se trouvait dans le guest user. Cependant, ce serait la première option qui viendrait à l’esprit de n’importe quel ennemi d’Andrew, qui tenterait de remettre en forme un puzzle entièrement informatique. Les mecs des renseignements étaient focalisés sur les énigmes purement virtuelles, sales habitués qu’ils étaient à tout déchiffrer derrière leurs écrans, et à commander frappes ou interventions à distance. Nouvelle armée de la non responsabilité et de la traitrise, que la Nuit Debout avait eu du mal à envisager pour la combattre, ce qui était en partie la raison de son échec.

Il se ravisait. Un de ces éléments pouvaient-ils être dans la pièce ? Il alla regarder dans les cartons qu’il n’avait pas encore eu l’occasion de véritablement fouiller. Ils étaient remplis, un peu à la manière des anciens cartons d’Ange qui avaient brûlé dans l’incendie, de photos, d’articles et de dépositions. Ange se dit que ce serait un répertoire intéressant pour faire une recherche. Il avait du temps devant lui car même si la nourriture était dans la pièce d’à côté, ce qui l’obligerait à sortir au bout de quelques jours, il y avait la douche qui lui permettrait de boire. De peur qu’on ne coupe l’arrivée, il alla fermer le bac et fit couler de l’eau immédiatement, remplit deux bouteilles entières puis laissa le bac se remplir à raz. Il avait donc quelques jours de recherches devant lui.

Il obtenait pour l’instant deux sources possibles pour trouver ses indices. Se pourrait-il que ces deux sources, évidentes dans cette grande pièce, correspondent l’une au nom d’utilisateur à entrer et l’autre au mot de passe ? Possible, se disait Ange, mais pas du tout certain. L’hypothèse reposait de toute façon sur deux bases fragiles : qu’il y avait une caméra de surveillance, et qu’Andrew ait permis qu’on trouvât les codes.

Andrew ne revenait d’ailleurs toujours pas. Dans l’esprit d’Ange, il était déjà mort. C’était comme si les indices qu’il s’imaginait que son ami avait laissé témoignait de ce qu’il était déjà assassiné par la police secrète. Car après tout, il avait du l’envisager. Le fait même qu’il ait checké le « niveau de dangerosité » d’Ange l’attestait.

Il fallait au moins, pour en faire le deuil, résoudre totalement cette énigme.

Ange alla machinalement regarder son téléphone, pour voir s’il y avait du réseau. Il n’y en avait pas, et pour cause : Andrew avait cassé sa carte SIM sans avoir le temps de lui en redonner une autre. Il gardait son téléphone en main, réfléchissant. Tous les fichiers dans la clef USB appartenaient à Ange, donc Andrew ne pouvait avoir laissé d’indice là. De même, il avait vu Andrew enlever tous les contacts, les messages et les dossiers de son smartphone.

Ange trembla. Alluma son téléphone et alla voir dans la galerie. Andrew n’avait pas supprimé les photos. Il aurait pourtant du le faire. Un oubli ?

Il y avait suffisamment de probabilité pour que ce n’en soit pas un. Ange commença à les regarder attentivement.

Ces clichés avaient été pris par Ange quelques secondes avant de mettre le feu à son ancien appartement. C’est pendant cette fraction de minutes qu’on avait vu Ange aller et revenir sans savoir ce qu’il faisait.

Andrew avait du avoir le temps de regarder le diaporama rapide de ces images, et avait jugé bon de ne pas les supprimer du téléphone.

Une solution se trouvait là.

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