#32

Il avait passé pas loin d’un semestre entier dans cette ville de l’industrie maritime. Rapidement, quelques amis parmi les dockers et parmi les divers ouvriers du port solidaires. Il s’était aisément fait une place d’organisateur dans les grèves permanentes. Il savait collecter l’argent, l’économiser, le distribuer pour tenir face à la répression, aux suppressions de salaires, aux menaces de mise à pied et aux injonctions à reprendre le travail. Contre les ordres parfois régressifs des directions syndicales aussi. Ange ne touchait bien sûr pas d’argent, mais on le laissait se nourrir de l’alimentation menue de la grève. On le laissait dormir dans un coin d’un entrepôt occupé qui sentait l’odeur des pneus brûlés et du charbon. Ca lui plaisait, il y avait des sanitaires avec une douche dedans. Le soir il sortait sur les quais regarder l’horizon où il finirait bien par forcer son entrée, à trouer la raideur et l’immobilité. Au bout de quelques mois il commençait à s’impatienter. Il voulait provoquer l’agitation sur cette ligne d’où ne venait que des mauvaises nouvelles, des propositions de collaboration militaire et des conteneurs de produits à valeur ajoutée.

Il guettait le départ d’un bateau céréalier, fruitier ou n’importe quel transport où la main d’œuvre pouvait être embauchée, non seulement pour l’entretien du bateau et la navigation, mais aussi pour des tâches de conservation de la marchandise, ce qui pouvait plus aisément lui convenir. On avait promis qu’on lui ferait signe, qu’on demanderait aux marins. La vérité, c’est qu’on était trop occupé par la lutte et que l’on ne prenait pas vraiment le temps de faire le tour des navires au départ. Et puis, ça permettait pas mal de nouvelles possibilités, un secrétaire entièrement bénévole, qui se plaisait non seulement à remplir toutes les tâches embêtantes quand on avait à s’occuper de sa famille mais aussi qui permettait qu’on s’assure en permanence que le port n’était pas envahi de policiers ou de CRS. Bien sûr plusieurs fois la préfecture avait envoyé des cordons dans les premières heures de la journée. Ange qui avait le sommeil léger les avait entendu venir de loin à chaque fois. Et en quelques minutes, les dockers avaient eu le temps de rappliquer avec les machines, et avec un nombre suffisamment dissuasif pour qu’on les laisse prendre possession des lieux. Surtout qu’on n’avait pas vraiment le choix, pris entre des tracteurs et la baille.

Le commandement n’avait jamais osé envoyer l’armée, comme pour la Nuit Debout parisienne, parce qu’au Havre la ville entière se serait soulevée et cela n’aurait fait que créer une Commune indépendante de plus. Après Marseille, Toulouse et Rennes, on n’avait pas besoin de voir un port stratégique se mettre entièrement en cessation d’activité. Seulement on en était déjà plus très loin, les policiers énervaient beaucoup les dures peaux industrielles formées ici. A cause de la faiblesse des gens en armes, qui laissaient faire en se contentant de mépriser, mais aussi parce que plusieurs mutineries s’étaient déclarées. Beaucoup avaient quitté l’uniforme, et dénonçaient maintenant les méthodes que les chefs avaient employé pour étrangler les mouvements sociaux. Si bien que ceux qui étaient restés faisaient figure de sales suiveurs, de cabots et de pleutres.

Ange aimait cette atmosphère, il se sentait bien dans cette ville. Et s’il n’était pas éprouvé cette irrésistible envie de troubler l’horizon, il pensait qu’il aurait pu remonter une Nuit Debout complète ici avec quelques collaborateurs et deux ou trois sabotages. La contradiction pouvait se pousser absolument dans cette guerre de classe bien distincte. Il envoya même quelques missives à la commission parisienne pour voir si quelques volontés fatiguées de la bataille lutécienne ne voudraient pas débaucher ici et venir porter la révolution jusqu’à la dernière frontière avant l’Empire.

Il n’eut jamais le temps de voir la Nuit Debout venir déborder ici, et devenir le relai de ce qui serait bientôt l’envoi révolutionnaire régulier des réquisitions de la Nuit Debout new yorkaise créée par Ange et quelques camarades.

Il n’en eut pas le temps, parce qu’on lui parla d’un bateau en partance pour Boston, le mois suivant, et il eut l’occasion de s’y engager. Il venait de mettre son pied dans une nouvelle dimension de la Révolution. Prêt.

Prêt à enflammer l’Atlantique.

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