#33

L’embarcation était un cargo gigantesque affrété par une compagnie de transport maritime qui avait un relais au Havre, et que les dockers n’avaient jamais bloqué. Ange ne savait pas très bien pourquoi. Les marchandises venaient de Rotterdam, transitaient par le Havre, et étaient ensuite pour la plupart à destination de Boston via Plymouth, Angleterre. Trajet inhabituel pour un cargo de si lourde cargaison.

Ange était employé dans la laverie. Ca ne le dérangeait pas. On lui expliqua rapidement ses tâches. Il devait récupérer les draps et les linges de lit encore mouillés des bacs à lavement puis les envoyer un par un dans une fente de machine qui les séchait et les étirait à la fois. Seule difficulté, un linge mal envoyé se froissait et serait marqué d’un pli irrémédiable qui obligerait à le relaver, et donc à prendre du retard. Ce qui provoquait le courroux du chef de blanchisserie, qui demandait chaque fois un peu plus d’augmenter la cadence. Rien de très effrayant. Ange se préparait à focaliser toute son attention sur le labeur pour oublier ce qu’il laissait derrière lui.

Lors de sa montée sur le navire, une drôle de sensation lui avait chatouillé les tubes dedans le ventre. Pas seulement les dockers, pour lesquels il s’était pris d’amitié, mais aussi cette forme de singularité qu’avait pris la France dans la lutte, et qu’il aimait non pas comme on aime une patrie, abstraitement. Qu’il aimait comme on aime un ensemble de beaux gestes, de relations simples et complexes tissées au travers des combats de libération. Ses compagnons lui étaient arrachés par la dureté de la mort, et la froideur de ce qu’il restait à accomplir, dans un pays qui lui semblait un cauchemar éthéré. Il détricotait sur ce bateau l’ensemble des fils patiemment reliés dans et par les autres déboutiens. Les dockers qui lui avaient dit au revoir semblaient aussi le regretter, ce jeunot bien organisé qui leur avait sauvé plusieurs fois le dépôt.

Bref il laissait du froid pour du chaud, et pas mal de questions en suspens, ce qui provoquait dans son estomac maigri des remous qui n’étaient pas encore ceux de la mer, mais qui n’allaient pas tarder à laisser leur place au tangage. Sur le pont, il avait levé sa main vers le Havre d’une manière totalement opposée à celle qu’il avait quand il se tournait vers l’autre continent. Un regard de pitié, un bras de résistance, et ses entrailles qui se déchiraient devant le déroulé gris des bâtiments qu’il laissait.

Les silhouettes si distinctes de ses camarades déjà affairés à autre chose qu’à lui dire au revoir devinrent plus floues, et s’évanouirent dans les dessins de traits épaissis dans la disrance. Le tout n’était plus qu’une grosse ligne un peu brisée, et la France avait disparu.

La première journée était libérée, et Ange put découvrir les coulisses de la grosse structure sur laquelle il échappait à la mort. Elle était admirable, fabriquée à Saint-Nazaire se fit-il dire par ceux qui parvinrent à lui parler français. Il y avait beaucoup d’allemands et d’américains, tous occupés à leur propre chose. Ange fut seul la plus grande partie de la journée.Il visitait la salle des machines, les cuisines, la soute à stockage, sans qu’on lui donnât beaucoup d’informations. Il était donc en présence de ces choses inconnues sans les explications, ni la nomenclature, ni les sous-titres. Il contemplait sans contenu, pris de stupeur devant tant de métal diversement agencé, le tout flottant sur un abîme qui lui faisait peur. Du coup, ça lui semblait presque une attraction touristique ou un parc d’attraction. Il se mouvait là d’un pas lent, en observant chaque chose minutieusement, comme si on l’avait laissée là pour qu’on l’admirât et qu’on pousse des petits bruits d’émerveillement devant chaque bout de cette grande organisation.

Ce qui l’impressionnait beaucoup, c’était les salles de machines, où les hommes étaient les subordonnées des pompes, des vis, des valves et des tuyaux. Ils s’agitaient au milieu de la ferraille en tentant d’ajuster un peu ce qui fonctionnait très bien tout seul. Ce n’était qu’une question de mettre de l’huile ou de donner un peu plus de puissance. Mais l’ensemble était fonctionnel sans bras et sans jambes. Une tâche d’appoint donc, exactement inverse à la grande œuvre d’une Révolution. Ange se dit qu’il fallait pourtant peut être un peu s’en inspirer. Et que la Nuit Debout qu’il s’apprêtait à relancer devrait être comme une formidable embarcation démocratique, où le système n’aurait besoin que d’être corrigé, sans qu’on puisse le former à broyer les hommes les plus faibles. Ange songea que ce n’était pas aussi simple, puisqu’il n’avait pas encore vu la salle du commandement et donc le lieu de centralisation des décisions sur le navire. Il se promit pourtant de repenser à l’autonomie d’une structure en mouvement.

Dans la cabine partagée à 4 qu’on lui avait donnée, aucun de ses compagnons de lit n’était là. Il déposa simplement un petit sac d’affaires que les dockers lui avaient procuré pour la traversée. Il y avait dedans deux tenues de rechange, un savon, une serviette, et une paire de chaussures d’une pointure trop grande. Il posa par réflexe ce petit baluchon sous son lit, de peur qu’on ne lui prît. Il garda dans sa poche un livre qu’un ami de bureau de section syndicale lui avait donné. Il s’agissait de Pêcheur d’Islande de Pierre Loti. Ange commença sur le pont les premières pages. Il ne savait pas pourquoi on lui avait donné ce livre précisément. Il s’y plongea jusqu’à l’heure du souper, et oublia tout.

Quand on sonna la petite alarme qui indiquait la soupe, il découvrit qu’il avait grande faim, et il suivit les hommes qui convergeaient. Il y avait deux alarmes, une pour une partie des machineurs et l’ensemble des corvées annexes du navire, qui laissait l’autre partie en réserve au cas où une anomalie surviendrait. Il était 18h30. Ange se demandait s’il habituerait à manger si tôt.

Il prit un plateau et une gamelle à l’entrée de la cantine. On lui servit du boeuf aux haricots, un bout de pain, un morceau de fromage et une part de flan. Pas mal, se dit-il. Il mangea seul, en bout d’une table, comme beaucoup des non-marins. Il se plaisait, pourtant, à observer les visages pâles autour de lui.

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