#39

Quand il fut enfin devant la machine prévue pour enfiler les draps, ce fut tout de même un soulagement. Il ne se cassait plus le dos, mais s’usait plutôt les bras, ce qui joua, après quelques semaines de traversée, sur sa plastique. Ses muscles enflaient à force de tirer les grands bouts mouillés pour pouvoir les faire passer de façon totalement plate.

Au début, bien sûr, il fit des erreurs. Mais un de ses camarades de travail, qui par ailleurs ne lui renvoyait jamais son salut, peut-être par timidité, ce camarade le couvrait chaque fois qu’il retrouvait, de l’autre côté de la chaine, un drap tout froissé. Il le renvoyait illico à la machine, et n’en disait rien à personne. Ceci éveilla l’attention d’Ange. Il se sentit dans une forme de collaboration silencieuse avec ce petit homme dont il ne distinguait que le haut du chapeau de l’autre côté de la grande trame mécanique qui les séparait.

Il n’était pas toujours simple d’engager un grand drap de la bonne façon et la machine était conçue de telle manière qu’elle agrippe et happe tout ce qu’on lui proposerait d’à peu près étirable. Ainsi, il arriva qu’Ange passa des linges parfois entièrement frippés. Mais son patron n’en prit jamais note, grâce à sa couverture muette là bas.

Son patron était un grand homme étiré, l’air bêta mais pas méchant. Pourtant, il avait dans la voix comme un ton de toisement difficile à identifier. Il ne parlait qu’en anglais, et avec un fort accent british, sans complètement le maîtriser. C’était peut-être ça qui était si irritant dans ses discours. Il avait affecté le garçon à son premier poste de la même façon qu’au second : « you stand here and the others’ll show you what to do ! » Rudimentaire mais assez efficace, il s’était en effet chaque fois trouvé une bonne âme pour lui montrer quoi faire.

Le patron, dont Ange ne savait ni nom ni prénom puisqu’il n’avait eu besoin que de l’appeler « sir » ne semblait pas servir à grand chose. Il était dans la plus grande partie de son temps assis sur une chaise à lire des magazines, des journaux, ou des papiers administratifs. Pas dans un bureau ou dans un local spécial, mais au beau milieu de l’entrée de la salle. D’où il pouvait, bien évidemment jeter un œil sur à peu près tout le monde et vérifier que la marche globale des linges se déroulait correctement. Le point de vue n’était cependant pas assez bon pour qu’il puisse analyser les postes d’une façon vraiment détaillée. Et il était ainsi obligé, charge immense de porion bien en chair, de faire toute les heures une ronde pour aller vérifier qu’on n’avait pas un écouteur à l’oreille ou un coin de livre ouvert quelque part entre deux arrivées de chariot. En dehors de cela, il ne représentait pas une grande menace et Ange ne pouvait pas pour l’instant vérifier les propos de Tom sur la singulière violence de son boss. Il le méprisait certes, mais il ne semblait au fond rien de plus qu’un employé de seconde classe profitant de sa position pour dominer un peu, sans trop chercher à vous rentrer dans les cervicales pour autant.

Ange, nous l’avons dit, n’avait pas remarqué pendant les premières semaines la disparition de Tom, trop occupé à son côté des choses à lui. Quand la charge de travail se fit un peu moins lourde, il commença à y repenser cependant, et pendant quelques jours, quasiment une semaine, on le vit trainer à la cantine un peu plus que de coutume, afin de voir arriver la seconde partie des machineurs, au cas où Tom n’en serait pas. Au fond, on avait très bien pu installer un système de rotation. Il ne se montra pourtant pas. Ange en conclut d’abord qu’il était peut-être malade, ou démissionnaire. Mais il finit par trouver cela complètement étrange quand, ayant demandé en passant à deux ou trois camarades récurrents à sa table s’ils avaient vu Tom, ceux ci eurent le front et les sourcils d’interrogation qu’on a pour l’évocation d’un nom jamais entendu. Il n’y avait pas dans ce premier sondage fait par Ange, de possibilité pour que l’un quelconque des machineurs ait jamais reçu ce nom. Premier mensonge de Tom donc, qui ne s’appelait pas ainsi. Ange, dans son esprit, courait donc de nouveau après le beau jeune homme, l’ayant pourtant oublié pendant pas mal de temps.

A force de ne pas le voir à la cantine, ce furent les promenades pour rentrer en cabine qui se firent de plus en plus longues, ainsi que le temps à fumer les cigarettes pour finir par les jeter dans l’eau. Ange découvrit par le même biais qu’il continuait à se plaire à regarder les étoiles et la belle crête qu’elles formaient au dessus de leur embarcation. Elles ménageaient à ces marins secoués un peu de stabilité, comme une terre ferme aperçue depuis des jours et des jours, impossible à toucher mais donnant gage d’une forme de permanence sans mouvement.

Un soir qu’il avait fumé plus encore que d’habitude, – presque deux tiers d’un paquet pour tout dire – Ange revenait de nouveau déçu vers sa cabine quand il aperçut un homme fin courir sur le pont supérieur. Il n’avait normalement pas le droit d’y aller, puisque cette partie était réserver aux militaires de carrières ou aux agents administratifs. Mais il faisait nuit, il était tard, et il était très peu probable qu’on le surprenne. Il se lança donc, d’un pas furtif, dans la cage de l’escalier de bâbord, et se retrouva pour la première fois sur ce petit pont blanc, et blanchi par la lune. Il n’avait aucun mal à distinguer avec les reflets et vit très nettement se découper la silhouette de l’homme qu’il avait vu courir de par en dessous. Il s’agissait de Tom, qui avait collé ses deux mains contre les bastingage, par derrière lui, et qui fixait Ange avec l’œil brillant, et un petit rictus.

C’était vrai, Ange lui avait maintenant littéralement couru après.

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