#41

Il était littéralement à la rue.

Il avait couru pendant près d’un quart d’heure, sans regarder derrière. Sans aucune idée de la direction. Les rues de Brooklyn avaient été comme une piste d’athlétisme, et il avait couru à cracher ses poumons. Il atterrit dans un parking, derrière une station essence. Essoufflé, les alvéoles explosées, il s’était terré entre deux pick-ups, sans se faire remarquer. Où aller maintenant ? Que faire ? Qui voir ?

Un seul but immédiat. Retrouver Louis, le capturer. C’était le seul accès à l’histoire de Mary.

Une seule certitude aussi, c’est que cette histoire justement, cachait quelque chose d’important. C’était le grand acquis de toute cette cavalcade, puisque on avait envoyé tant d’agents pour enterrer définitivement cette mémoire de la Nuit Debout. Le secret qu’Ange avait toujours poursuivi, il n’avait pas fait que le chercher, le déterrer, il l’avait véritablement réveillé. Il avait mis un pied dans une fourmilière endormie. Au fond, il était épuisé, mais maintenant qu’il en avait réchappé, il pouvait donner un sens à tout ça. Si on cherchait à se débarrasser de lui avec tant de force, c’est qu’il avait su regarder au bon endroit. Et il se disait qu’il pourrait bien continuer à viser cette cible là, quitte à finir par en tourner de l’œil. Ca lui donnait une dernière chose à faire pour la Révolution. Il se sentait absolument sauvé par l’ensemble de cette aventure. Il était certain d’aller jusqu’au bout maintenant.

Il n’avait plus rien, tout laissé dans la pièce de derrière. C’était surtout cela qui était gênant à présent. Il ne restait plus rien. Plus rien de prouvable. Plus de photos, plus d’adresses email, plus d’articles, de reportages. Tout serait détruit par les agents. Le trésor d’Andrew était englouti. Une seule rame de mémoire, le cerveau d’Ange. Cela installait une forme de pression sur lui, parce qu’il fallait préserver cette mémoire vivante aussi longtemps que possible. Or il s’apprêtait à retourner dans l’œil du cyclone, dès qu’il serait revigoré.

Pour l’instant, il restait un peu entre les deux engins. Certain qu’on ne le trouverait pas dans ce lieu semi désaffecté. Il devait y avoir un gardien quelque part, mais il ne ferait son tour que la nuit tombée, et d’ici là Ange aurait forcé la porte d’un des trailers qu’il avait entrevus dans un coin abandonné de la surface goudronnée. Il fit la sieste sous un van Ford. Ce devait être le milieu de l’après midi.

Il rêva de la mer; de l’océan l’emportant faisant la planche vers une tour sans ouverture. Une tour bâtie en plein milieu de l’Atlantique, et qui trônait là, entièrement close et farouche, comme un cadeau des humains pour autre chose que des humains. Tout d’un coup, dans ce rêve, la tour s’abaissait, entrait petit à petit dans l’eau, de façon verticale. Puis quand son sommet arriva au niveau de la surface de l’océan, elle continua de tomber dans l’eau, creusant un trou parfait dans les flot. Ange continuait de voguer, et au moment de tomber dans ce trou sans remous, dans cet abime sans vague, se mit à crier le nom de sa mère. Il se réveilla à ce moment précis et se cogna, fait amusant, contre la carcasse de dessous le Ford. Le choc fit un bruit sourd de cuve vide. Ange resta attendu un moment comme ça, les bras en croix, contemplant le dessous crasseux de la machine. Il songeait à sa condition absolument désespérée.

Il maintenant assez tard dans l’après-midi. Il n’avait pas le courage d’aller perdre ses traces en prenant un métro, et décida de rester dans le parking, qui lui semblait assez sûr comme endroit. Il évalua la longueur de sa course d’évasion, sa vitesse, et la longueur du périmètre que cela donnait aux autorités à fouiller. Il y avait grandement assez d’aire pour qu’on ne le trouvât pas dans cet endroit, même avec beaucoup de renforts. De plus, les agents devraient être discrets, et ne pouvaient pas rendre l’opération trop visible. Ange avait la nuit devant lui sans trop de problème. Au crépuscule, il alla ouvrir une porte de trailer furtivement. Décidément, le gardien ne pointait pas son nez. Ange s’installa une sorte de lit dans la salle de bain de la petite caravane, qu’il ferma à clef. Il ne trouva rien à manger par contre, et dut se résigner, une fois de plus à jeuner dans le noir. Il avait de l’eau, au moins, par le lavabo de la cuisine. Et cela lui suffit.

Il trouva de nouveau le sommeil, comme un bum de Brooklyn banal, qu’on jetterait le lendemain si on le trouvait. Cette condition ne l’ennuyait pas. Il avait de toute façon l’apparence assez repoussante, et paraître à la rue était toujours une bonne couverture.

Au matin suivant, il repartit dans le quartier, puis fit la manche, afin de se payer un café.

Le ventre réchauffé, il s’engouffra dans un métro, frauda, et changea plusieurs fois de trains, jusqu’à se retrouver à Harlem, où il comptait, une fois déguisé, se mettre en route à pied pour aller du côté de Columbia, et du Upper West Side, afin de cerner les alentours de Louis, et lui mettre le grappin dessus.

Déterminé, il aurait la peau du traître.

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