#42

Sur quel pied danser ? Fallait-il en finir et tenter simplement de retourner sur la 81ème pour forcer l’entrer du bâtiment de Louis et le confronter directement avec une arme quelconque ? Fallait-il plutôt temporiser, se déguiser, faire des tours de quartier, commencer à l’espionner, noter ses allées et venues afin d’élaborer sur la meilleur marche à suivre pour pouvoir le bloquer et lui soutirer des informations ?

L’élément le plus incertain et le plus difficile à cerner était bien évidemment Liz, qui devait graviter autour de Louis comme un cerbère fait le tour d’une maison. La férocité qu’il avait noté chez elle après avoir compris qu’elle l’avait maintenu en captivité tout en sachant qui il l’était avait fait une impression de terreur sur Ange, et y repenser continuait de le jeter dans une forme d’angoisse difficile à contourner. Elle était nécessairement sur ses gardes, et elle était liée à Louis sous une forme non devinée par Ange. Il avait pu constater qu’elle lui obéissait de façon entièrement dévouée. Cela aussi l’effrayait.

Il se résolut à temporiser, tout en se laissant un espace d’indétermination. Il se disait qu’il pourrait précipiter les choses quand il le souhaiterait. Si n’importe quelle situation importante l’exigeait ou si simplement il souhaitait en finir avec la situation désagréable d’avoir à confronter Louis face à sa trahison.
Au fond, rien ne le pressait à agir vite. Et il avait touché déjà les limites de la mort, ainsi, tout ce qui viendrait désormais serait pour lui comme une forme de surcroit heureux. Il s’en réjouissait.

Il sortit donc de la 125ème en sifflant comme un homme gai, lui qui la veille avait échappé aux balles des plus méchants hommes du pays. Il se donnait un bon mois pour conclure tout ce drame, et il était heureux de se donner le temps de faire les choses bien. Sur le boulevard Malcolm X, pas très loin du théâtre Apollo, il trouva un magasin de seconde main où il repéra des vêtements qui l’intéressaient. Evidemment, n’ayant aucun argent en poche, cela lui prendrait des jours pour pouvoir les acheter, et il se dit qu’il pourrait de toute façon les voler dans la nuit. Il repéra sur le derrière de la boutique une porte d’arrière boutique, qui communiquerait probablement avec une fenêtre et un accès via la cour. Il y reviendrait. Il ne faudrait pas rester trop longtemps sans couverture ni déguisement, et il se dit que ce serait probablement pour cette nuit. Il passa le reste de la journée à tenter de se trouver un lieu pour la nuit. L’ayant trouvé, dans un jardin étriqué entre ces bars d’immeubles si typiques de Harlem, il parvint à chipper un livre pour touriste et un roman sur les étals d’une librairie.

Le livre pour touriste était destiné simplement à l’étude des plans qu’il contenait, notamment sur la partie de central park ouest, afin qu’il put facilement le recopier ou le photocopier et commencer les tracés de Louis ou de Liz quand il commencerait la filature. Le roman était celui d’un certain Paul Auster, nommé New York Trilogy. Bonne occasion, se disait-il, pour commencer ce genre de littérature. Au fond, en le lisant, il avait l’impression de faire la filature d’une filature, et s’en lassa.

La planque qu’il s’était trouvée était assez bruyante, dans un local à poubelles de ce petit jardin. Et il eut le soir, une certaine difficulté à dormir. Il fit donc un tour dans le quartier est de Harlem, et put faire la connaissance d’autres bums qui, dernier avatar d’un socialisme réel ayant vu le jour dans ce quartier, partagèrent avec lui quelques flasques de whiskey et de rye. Il put retourner, dans une démarche titubante appropriée, à l’entrée de côté du magasin qu’il avait repéré la journée. Il s’assit devant et y prétendit faire la manche avec un carton qu’il avait récupéré sur la route. Après un bon bout de temps, un voisin qui rentrait chez lui ouvrit la porte. Et quand il fut avancé dans le couloir, Ange eut le temps de glisser le morceau de carton dans l’ouverture et de l’empêcher de totalement se refermer. Il attendit une minute que le bruit s’arrête dans l’escalier puis entra dans le couloir. Au bout à droite, une petite porte mal entretenue, signe qu’elle n’était celle d’aucune habitation mais probablement du local d’arrière boutique plus tôt repérée. Elle était fermée à clef.

Ange attendit encore quelques minutes, puis, quand il fut bien certain que personne ne semblait éveiller ou sur le point de sortir de son appartement, il donna un gros coup d’épaule dans la porte, fermée seulement par un verrou ordinaire, qui céda. Le bruit étouffé avait durement retenti, mais, comme il n’aurait pas besoin d’être réitéré, ne suscita aucune inquiétude dans l’ensemble du voisinage. Ange pénétra dans l’arrière boutique. Des cartons pleins d’affaires étaient empilés. Il n’aurait que l’embarras du choix.

Il se choisit d’abord un chapeau d’étoffe, qui lui couvrirait largement le front et lui permettrait de guetter sans que l’on puisse véritablement lire la direction de son regard. Les traditionnelles lunettes de soleil et une autre pair de lunettes normales à montant large furent vite choisies.  Il se choisit aussi bien rapidement une bonne dizaine de chemises et de vestes diverses, dont deux en tweed qui le couvriraient bien. Même chose pour les pantalons. La panoplie fut complétée par bon nombre de pairs de chaussettes ainsi que deux bonnes pairs de chaussures. L’ensemble était choisi pour avoir un air absolument commun mais également confortable pour le porteur.

Il ressortit de l’endroit avec deux sacs sous les bras, et un outfit totalement modifié. Il rentrait chez lui, titubant moins, mais chantant plus. Il était libre maintenant, de marcher dans les rues de New York sans qu’on le reconnaisse du tout.

*   *    *

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s