#43

Tom avait ouvert des grands yeux espiègles. Mais il se retenait de prononcer les premiers mots. Il laissait Ange venir vers lui, et briser la glace.

« – Alors matelot, t’étais passé où pendant tout ce temps ? T’es pas vraiment un machineur dis-moi, ou alors tu machines bien rarement.

– J’ai peut-être un peu menti. Mais je bosse bien sur ce bateau. Je suis juste pas au poste exact où je t’avais dit que je serais. Tu y as été voir ?

-Des clous. Tu crois que j’ai que ça à foutre de te chercher ? J’ai travaillé moi. D’ailleurs je travaille demain, je ne peux pas rester.

-Barre toi si ça te chante. Je sais même pas pourquoi t’es monté sur le pont supérieur. T’as pas le droit d’être là.

-Et toi, t’as le droit d’y être ? C’est réservé aux militaires et aux agents administratifs non ?  » C’est en prononçant cette phrase qu’Ange réalisa qu’il faisait peut-être partie des deux catégories.

 » -Right where I belong if you wanna know.

– Je veux pas le savoir. Ca m’intéresse pas ce que tu fous. Tu sais moi je me demande surtout si t’as vraiment quelque chose d’intéressant à me dire. Parce que là tu vois, à tirer sur ton bout de tabac, tu m’intéresses pas des masses si tu veux tout savoir. Des mecs, je m’en suis tapé d’autres.

-Je peux commencer par ce que je sais. Je sais que tu t’appelles Ange, et que tu as embarqué au Havre

– Ca tu as pu le savoir sur ce bateau, en te renseignant auprès des mecs avec qui je bosse. Pour un Sherlock tu repasseras.

-Je sais que tu fuis la Nuit Debout parisienne.

-Ca se lit sur ma gueule que je fuis quelque chose. Si c’était pas la Nuit Parisienne, c’était n’importe quelle autre répression. Tu l’as déduit. Ca m’impressionne pas.

– Tu étais organisateur de la Nuit Debout. Commission défense. Tu étais de l’explosion Myrha. Tu t’es fait prendre en stop par un certain Patrick Noiriel, qui t’a aidé au Havre à travailler pour une union syndicale locale. Maintenant tu veux rejoindre les Etats Unis pour y venir semer la Révolution. Projet dont tu as fait mention auprès de ton amie Lucie, elle-même victime de l’attentat dont tu viens de réchapper. »

Ange réfléchit un instant. Il avait les informations d’un type des RG. Il savait le nom de famille de son auto-stoppeur alors que lui-même l’ignorait. Pourtant il n’avait absolument pas l’intonation d’un type du gouvernement, et surtout, il n’y avait aucun sens à lui raconter un truc pareil.

« -Tu parles vachement pour un mec des RG. Ca m’étonnerait bien que tu tiennes tout ça d’un patron à toi. Pourquoi tu me racontes ma vie ? Tu crois que ça m’impressionne ? ».

Il avait dit ça en jetant la cigarette loin par dessus le pont inférieur. Tom avait cessé de sourire, et ne regardait plus Ange. Il ne semblait plus du tout apprécier la supériorité qu’il avait installé entre eux. On aurait dit qu’il s’était rendu compte d’avoir mal engagé quelque chose. Comme un rendez-vous amoureux qui tourne mal. Il était presque gêné. Il laissait planer cette émotion d’adolescent. Ange le sentit déstabiliser. Lui-même ne sut exactement quoi faire.

« – Je crois pas que ça t’impressionne. Je m’en fous. Je te dis juste que je sais tout ça pour que t’aies pas l’impression de porter un secret tout seul. J’ai pas à te dire pour qui je bosser ou ce que je fais. Mais je peux te dire que même dans les moments où tu as envie de te foutre à la baille parce que tu te sens vraiment porter l’ensemble de la Révolte sur tes épaules, il y a pas mal de gens qui savent qui tu es et ce que tu fais. Et même si beaucoup sont pas tes potes, et feront tout pour avoir ta peau, ils te regardent faire. Donc, si parfois t’as envie de passer le bord, de voir ce que ça fait l’abîme liquide. Bref si t’as envie de noyer toute cette merde dans les gouttelettes, tu peux te faire une béquille mentale au lieu d’un trou dans l’eau. Ca consisterait, je sais pas moi, dans la simple pensée d’un cochon que tu emmerdes, d’un commissaire que tu empêches de dormir. Tu vois. Moi je dis ça surtout pour ça. »

Ange trouvait ça fantastique. Et puis, surtout, il venait de se rappeler que les gouttelettes ce n’est pas que l’océan informe qui vous avale, c’est surtout l’absence de distinction dans une masse de singularité. C’est l’abstraction uniforme. Le concept vide. Il avait englouti la belle révolution dans des idées noires et psychologisantes. Il s’était laissé enfermé dans son travail comme dans une aliénation, c’était empiriquement constatable. Il fallait recommencer la révolution pour augmenter la clarté. Et, pour ses ennemis, augmenter la contradiction, la rendre plus pure.

« -Ok. Je crois que je comprends. Alors, tu me le dis ton vrai nom ?

-Non, ca je peux pas te le dire. Mais je peux te dire que même quand on sera débarqué, je serai pas loin de toi. Que j’aurai un oeil sur toi, et même si cet oeil sert un esprit ou un cerveau foncièrement malveillant à ton égard, il aura toujours une larme qui coulera devant tes belles actions. Tu comprends ?

-Je vais tâcher. Tu veux une autre cigarettes ?

-Non, je vais devoir y aller. Je n’aurais pas du te dire tout ça. Mais je crois que même dans un univers mal foutu, il faut parfois que ceux qui portent la nuée donne un petit rayon de soleil. Parce que c’est comme ça, on ne fait pas de la nuée permanente. Ah et puis merde, j’en ai marre de parler toujours sous la forme d’énigmes. »

Il avait avancé vers Ange, et lui pris de ses deux mains les épaules. Puis lui donna un long baiser. Un baiser magnifique, d’énergie pure.

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