#44

Après ce long moment d’échange d’intensités singulières, les deux jeunes hommes s’accoudèrent l’un à côté de l’autre sur la balustrade. Ils ne savaient plus trop quoi se raconter. Ils étaient ennemis dans la Révolution, opposés de toutes les manières possibles. Il n’y avait rien à dire, rien d’autre à exprimer que l’attirance réciproque et farouche qu’ils se renvoyaient. Tom était pour le bateau soit pour spécifiquement surveiller Ange, soit pour en surveiller d’autres avec lui. Dans tous les cas, une fois qu’ils se quitteraient, ça les mettrait tous les deux mal à l’aise. Et il restait pas loin de 2 semaines de navigation.

Comment vivre avec une attirance pour son mal propre ? Comment quitter ce mal propre sans avoir de mauvaises pensées pour lui, alors qu’on a tant de belles affections envers lui ? Il y avait là un champ d’investigation inter-individuel intéressant. Ils ne savaient tous les deux pas du tout comment l’exploiter. Ils attendaient, côté à côte, de se donner mutuellement le courage de se quitter, ou de pousser plus loin la contradiction.

Ange avait l’impression de se voir en symétrie axiale. Lui, dans une position opposée. Lui, fort, robuste, capable de se passer des autres, bon à faire attendre, bon à provoquer l’envie, le suspense et les gesticulations du corps qui voulaient dire « je te veux ». Lui dans un autre corps, et qui lui avait fait faire la même chose, qui l’avait fait gesticuler lui, petit pantin sur un navire qu’il ne connaissait pas. Une belle gueule, comme lui, l’avait fait courir sur un pont, et l’avait presque fait bafouiller. C’était troublant. Et pourtant ça lui faisait aussi comme un bon bout de chaud dans le dedans des tripes. Il aimait bien penser qu’il aurait pu en prendre pour toute une nuit, et même pour plusieurs nuitées, d’un bout de chaud comme ça. Mais en même temps, ça devait faire mal à la tête un imbroglio pareil, quand on se réveillait le matin. Se dire qu’on couchait avec la contre révolution, ça vous mettait pas franchement le sourire dans tous les coins de la figure. Et devant sa tasse de café, il y avait moyen que vous vous sentiez un tout petit peu comme un traître à la cause. Alors évidemment, Ange hésitait, et ne savait comment lutter contre un désir pareil, qui le mettrait littéralement dans des draps bien sales.

Dans le même temps, Tom ne pipait rien. Regardait juste l’eau comme si elle lui révélait quelque chose, alors qu’elle était noire comme une sèche qui vous a craché au visage. Il la regardait comme on regarde dans du mare de café, pour essayer d’y trouver ce qui n’y est pas. Il fixait, écarquillait. Rien, rien à trouver dans du noir si total. Et ca ne l’aidait pas beaucoup à se déterminer dans la discussion. Peut-être dix minutes passèrent comme ça. Le noir de l’océan les paralysait. Le noir du ciel les paralysait. Il n’y avait que leurs yeux pour se donner des réponses, mais ils hésitaient à regarder dedans, de peur de trouver les mauvaises.

D’un seul coup, ce fut Tom qui entreprit :

« -Pour moi, ce serait moins grave que pour toi.Parce que ça pourrait être pris comme une forme de continuité du métier. Je pourrais même être récompensé pour ça, alors je te demande rien, je sais que c’est plus difficile de ton côté. Moi, je vais parler comme un égoïste tu vois. Je vais même pas parler d’ailleurs. Juste je vais te regarder, et ce sera pas commode pour toi. Ce sera pas commode quand tu seras débarqué sur la terre de là-bas, parce que ça va te poser des problèmes dans la caboche. Moi j’aurai juste à switcher vers l’anglais, à penser les choses un peu autrement, ou même à me réfugier dans des idées professionnelles. Je te dis tout ça un peu comme les idées arrivent dans ma tête hein, parce que tu vois je suis pas vraiment aidé par le fait que tu es une partie de mon métier. Ca c’est difficile à évaluer, ca trouble un peu ce que je pense. Ah et puis je sais même pas pourquoi je te balance tout ça.

-Si tu le sais. Tu le dis parce que ton métier te coûte justement. Parce que ça t’emmerde, là tout de suite, l’espionnage. Parce que ton boulot de gouvernementaleux, il s’arrête à la frontière de la passion, du ressenti et de ma peau d’homme. Il s’arrête là, il passe pas ce que je suis moi, il te repousse même de ce que je suis moi. Quand je serai arrivé sur ton continent, il te repoussera encore plus loin de moi, même si comme tu dis tu ne seras jamais très loin. Toi ou tes patrons. Non, tu sais même très bien pourquoi tu dis tout ça. Tu dis tout ça parce que si tu pouvais le jeter dans la flotte ton métier, tu le ferais, et ca te permettrait d’avoir un corps chaud contre toi ce soir. Ton métier, c’est ton lit vide et froid. Ou alors c’est un lit chaud que pour des informations.

-Tu me dis des choses bien dures, comparées aux miennes. Mais j’imagine que tu as raison. Alors on fait quoi ? Je peux le laisser me pourir mon métier si tu veux, je peux le laisser refroidir mon lit encore ce soir. J’y suis prêt si ça te permet de rester bien dans le dedans de tes neurones. Je peux faire ça pour toi. »

Ange entendit cette phrase comme il fallait l’entendre. Tom pouvait faire ça pour lui, parce qu’il avait du, dans l’ombre, faire des choses dont il y avait à s’excuser..

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s