#45

Ange avait décidé qu’il n’irait pas plus loin. Parce que la conversation, déjà, lui avait fait du bien, et déjà, il pouvait se rendre compte du mal qu’elle lui ferait plus tard. Ces pensées-là, nommées bittersweet par le monde anglo-saxon devraient en fait être appelées  hill thoughts ou pensées de collines, parce qu’elles vous donnent de la perspective, puis vous forcent à redescendre la pente, dans des chemins tristes, étriqués et isolés. Ange voyait déjà ces chemins de la pensée se profiler par devant lui, sur un continent où l’internalisation des émotions avait été poussées à leur comble, comme il s’en rappelait depuis son enfance.

Cela commencerait, probablement, par l’incurie administrative dont il ferait très probablement les frais. Il possédait la nationalité américaine, et on finirait par le retrouver dans les fichiers. Mais on lui poserait beaucoup de questions, on l’enfermerait peut-être. Certainement, on l’enfermerait dans des cages spirituelles mauvaises pour lui. Il avait toujours eu besoin de la camaraderie, il n’en aurait aucune là-bas. Il connaissait deux camarades d’une section d’appui à la Nuit Debout montée à Brooklyn, mais pas plus. Il se demandait comment il les retrouverait, et s’il pourrait retrouver des perspectives comme les parisiennes. Bref, il y avait de la tristesse en perspective, il ne voulait pas se rajouter la tristesse de la perte d’une proximité. Il échappait à la mort de Samuel, à la mort de Lucie. Il n’allait pas se rajouter le fardeau de la traitrise.

« -Je crois que je vais m’en aller. Tu vois,  ce que tu m’as dit, je pense que c’est juste, et que c’était même plutôt gentil de ta part de me le dire. Mais moi, je vais me méfier trop des raisons qui te font me parler comme ça. Tu vois, d’une manière retournée. Je les connais les paroles retournées et inversées. Je sais comment elles fonctionnent. Et avec toi, visiblement, je suis pas sûr de tout détecter. Je t’ai couru après sans le voir venir, et je me dis que j’ai peut-être peur que tu me fasses courir encore, sans que je le sache. Du coup, ça me fait penser que je devrais aller dans ma chambre. Il est déjà 23h passées, et je travaille demain. Peut-être qu’on peut se revoir aussi, un autre jour. Peut-être qu’on peut en profiter un autre jour, même sur la terre. Peut-être aussi que tu feras pas toujours le même travail.

-Tu sais bien qu’il y aura pas d’autre jour. Mon travail considèrera ce soir comme un échec, ce sera ma seule version des choses à présenter. Et d’ailleurs je serai heureux de la présenter comme ça. Peut-être qu’on m’affectera sur une autre mission, sur une autre personne, c’est vrai. Je le souhaite même. Mais tu vois, either way je te reverrai plus. Même sur ce bateau, j’ai pas vraiment le choix. Je t’approche de manière calculée. Vous êtes deux ou trois comme ça, vous ne communiquez pas entre vous parce que vous êtes comme sur un piège. Tu ne sauras jamais si je te dis ça d’une façon désintéressée ou pour te faire prendre à quelque chose. Tu ne sauras jamais si je t’envoie vers des gars de chez moi ou pas. Moi, tu as raison, je manie ça un peu trop, au point même que je ne sais plus bien si c’est mes raisons personnelles ou celles que j’ai intégrées.

-Oui mais ca t’empêche pas de faire émerger des raisons purement personnelles, évacuées de celles qu’on a installé en toi. Précisément, dans des cas comme ça, il y a comme une contradiction plus pure qui se montre non ? Comme deux principes qui s’affrontent l’un l’autre et qui ne peuvent pas tourner ensemble ? Je sais pas, je peux pas être à ta place, mais elle n’a pas l’air vraiment tenable cette place. En tout cas, je veux dire, pas tenable dans les moments précieux, dans les moments où il faudrait tenir à quelque chose. C’est ça la chose, tu ne tiens à rien n’est-ce pas ? Et pourtant, tu sais à quoi moi je tiens. Je le vois bien, tu comprends à quoi je tiens, l’essence même de ce qui m’importe. Alors, ça veut dire que tu y as quand même accès quoi. Bon, ça moi ça parait m’indiquer que tu en reviendras peut-être, de cette position détachée. Moi en tout cas, pour ce soir, je peux pas.

-Je comprends tout à fait ça. Et à mon tour, je me dois de te dire (oui c’est un peu comme un devoir, comme une chose qui s’impose à moi de l’intérieur) que je sais que toi aussi tu me comprends. Ou plutôt tu comprends ma rigidité, mon sérieux à le faire. Tu comprends qu’il s’agit d’une tâche importante aussi. Que c’est pas pour rire ou pour en profiter? Que je saurais faire ça bien. Et qu’on fait ça bien que quand on comprend qui on étudie. Moi je te comprends, mais ça aussi, ce sont des agents qui me l’ont appris. Je te dis bonsoir Ange, je serai jamais trop loin.

-Bonsoir. »

Le plus cruel, certainement, fut qu’il ne put pas prononcer son nom. Il repartir vers sa cabine, comme on descend dans le creux d’une vallée, avec les arbres qui se mettent à vous bloquer la vue. Il savait qu’il fallait de nouveau se concentrer sur autre chose. Les deux dernières semaines de travail seraient terribles à supporter. Il en avait déjà les bras qui flanchaient. Il ne dormit pas de la nuit.

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