#48

Le lendemain, la traque commençait. Le premier itinéraire consistait à entrer dans la zone intermédiaire directement par le Riverside Park jusqu’à la 96ème, ce qui laissait une grande flexibilité en terme d’arrêts puisqu’Ange pourrait facilement, avec le bouquin de Paul Auster, flâner en bouquinant, et aussi observer les enfants jouer, les adultes se pitcher des balles de baseball, etc.. Ange partait de la 125ème à 8h du matin, et se donnait jusqu’à 10h30 pour être au bout de la rue de Louis, où il s’arrêterait manger dans un Uno Grill, sur le croisement de la 81ème et de l’avenue d’Amsterdam.

En partant, il s’en voulut un peu de n’avoir pas pensé à récupérer un faux téléphone portable ainsi qu’un véritable portefeuille. Les billets coincés dans la poche de sa chemise feraient l’affaire, mais il ne faudrait pas prolonger le procédé de quelques jours, parce que cela annonçait trop clairement le manque d’un objet sédentaire où mettre ses liquidités. Déjà que l’accès à une carte de crédit ne permettrait pas de se renouveler sur les liquidités, sauf à en voler une quelques heures auparavant pour ne pas provoquer de fausses notes à la caisse, il ne fallait pas que l’on puisse l’identifier sur une lacune de civilisation. En même temps, il serait impossible de toujours utiliser le même portefeuille. Et le renouvellement , y compris pour son bouquin, serait obligatoire. Ange le savait. En ce qui concernait le téléphone, cela poserait moins de problème si le modèle était repéré et passe-partout. Il en aurait besoin surtout parce que cela lui permettrait de passer des faux coups de fil en français, ce qui était un de ses brouilleurs de pistes favoris dans cette ville à forte communauté française.  Il se promit de rentrer le soir-même un peu plus tôt pour pouvoir récupérer toutes ces choses.

Lorsqu’il pénétra dans le parc par le nord de Morningside Heights, il ressentit une exaltation inquiète, qui le poussait à forcer le pas, à aller au plus vite au devant de ce qui l’attendait. Comme une volonté physique d’en finir en fait. Il se reprit immédiatement. Il avait choisi le chemin de la prudence et du repérage, il ne pouvait pas se laisser aller à trop d’ardeur dans son allure. Son costume, un pantalon gris, avec une pair de chaussures de ville noire, et une chemise de soie bleue, lui donnait une allure d’homme assez âgé. Les lunettes à gros montant renforçaient le trait. Un homme assez âgé ne court pas, surtout si visiblement sa motivation de balade est purement ludique.

Ange s’était laissé les cheveux à l’air libre, et prévoyait de les teindre le surlendemain, en les coupant un peu. Il profitait de ce que longs, ils étaient presque frisés, et redeviendraient lisses une fois élagués. Il avait plaisir à se les tournicoter entre les doigts, lorsqu’il réfléchissait à quelque chose, et il ne s’était pas rendu compte qu’il n’avait pas cessé de les harasser depuis quelques minutes. Cela aussi, était dangereux. Il ne faudrait pas qu’on le surprenne à les chercher lorsque les frisettes ne seraient plus là. Il s’obligea donc  à ne plus les toucher, pour l’instant.

Il s’arrêta d’abord sur un banc, situé sur une jetée un peu au sud de la 125ème. Les bancs étaient en fer, et permettait que le soleil soit restitué sous vos fesses. Ange scruta en face, vers le New Jersey. De temps à autres, il retournait la tête vers la côté de Manhattan, pour voir si certaines personnes, à cette heure-ci, faisaient les 100 pas en attendant quelque chose. Rien d’entièrement évident à noter. Il lut quelques pages ennuyeuses d’Auster, puis repartit en sens inverse, sur la promenade, vers le sud.

Plus loin, il s’assit le long d’un terrain de baseball, et fit semblant de regarder les joueurs matinaux. Il pensait, au fond de lui, que c’était tout de même incroyable. Que rien de ce qu’il ne voyait n’était à croire, et rien de ce qui frappait sa rétine n’était la vérité de ce qui se jouait pour lui et pour ses ennemis. Il était dans le dur de la politique : le maquillage absolu. Il était comme un super-héro voyant à travers les murs. Le legs de la Révolution déboutienne, c’était pour cet homme mal habillé d’allure soixantenaire, de voir à travers les choses et les mouvements la staticité d’un espion, le repérage d’un traître. Il était à l’affut, sous un calme imperturbé, de la moindre fausse note. De la moindre cigarette allumée en tremblant, en prononçant des mots dans son poignet. Il se sentit fort, en regardant sans les voir cette équipe à casquette.

Au bout de 30 minutes, il se releva, pour se diriger directement vers la zone plus dangereuse. Il allait entrer au niveau de la 96 ème, dans le périmètre restreint, celui où les agents seraient sur le qui-vive. Il rentrait, petit poisson à gros yeux, dans un vivier de requins. Sans arme. Sans aucun moyen de se défendre. Pourtant, tout autour de lui, des poussettes, des femmes et des hommes dans leurs familles, des enfants en tenue de sport, maintenaient le calme apparent d’une société sans accrocs, sans éclis. Une société heureuse fournissait le décor aux loups cachés, et qui permettaient à cette même société de se donner l’illusion permanente de la paix interindividuelle.

Ange pressentait que l’écran serait vite troué. Que la trame lisse qu’il voyait devant lui exploserait bientôt en décombre, comme on avait fait exploser la Révolution. En entrant dans cette belle surface, aujourd’hui, c’est lui qui posait une bombe dans le sein sacré de l’ennemi.

Il avait plus raison qu’il ne le pressentait.

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