#49

On vit au loin les larges tours de Boston. Et une rumeur sourde se fit dans le bateau. Une rumeur gaie, mais aussi inquiétée. Le débarquement allait être préparé en toute hâte, parce qu’on n’avait pas prévenu les marins que c’était aujourd’hui. On savait que c’était dans la semaine, mais il n’y avait pas eu d’autres précisions.

De la terre à nouveau, et la libération des machines qui vous esclavagisaient la pensée, se dit Ange. Il n’y aurait plus de draps à étirer, et plus de circuit neuronaux tout tracés. Mais il y aurait beaucoup de peur, beaucoup de traque, et pas mal d’heures de famines. Cette insécurité là était la seule liberté en dehors du Travail qui existait pour l’instant, mais il comptait que ce ne soit plus la seule. Il comptait qu’il n’y ait plus seulement la vieille alternative de la vieillesse ou de l’esclavage. Son anarchisme s’était formé à Paris. Mais c’était un anarchisme de fatigue, d’expérience difficile, dure à conquérir. Il l’avait obtenu à force d’échecs. Un anarchisme d’épuisement. Un révolutionnaire de fatigue.

Il avait de l’espoir en voyant cette nouvelle Irlande au loin. Ce port toujours mal accueillant pour les partageux avait tout de même finit par les intégrer. Il se dit qu’il y parviendrait, lui aussi. Il ne savait pas pourtant ce qui l’attendait, et que son acte de Résistance déboutien restait à faire. Il arrivait comme un expirant usé, et il s’apprêtait à mettre sur les rails la plus grande Révolution américaine.

L’ensemble des marins continuait à travailler aux différentes tâches, mais les mains semblaient prises d’une sorte de frénésie et les cerveaux d’une sorte d’évaporation. On sentait que les esprits n’y étaient plus, et que chacun pensait aux futurs appartements, aux futurs amis à retrouver, aux amantes, aux amants, aux retrouvailles familiales. Ange ne participait pas à cette euphorie là. Il participait à un espoir isolé, sans partage.

Ou plutôt, il se sentait parfaitement compris, par un ennemi. Sur cette terre a priori glacée pour la révolte, il ne pourrait se sentir compris que par la surveillance elle-même et ses agents zélés.

Mais justement, cela lui en avait déjà beaucoup appris. Il se disait que la clef se trouverait là, comme pour certains régiments parisiens de la garde nationale autrefois. Que la traitrise vis à vis d’un gouvernement patronal tenant ses employés à la gorge finirait par fonctionner. Il avait une forme de levier sur les futures luttes : tenter de faire sortir du bois des lanceurs d’alerte, et les rallier à la Révolution. Il faudrait, une fois de plus, pousser la contradiction en faisant ressortir les conflits entre les employés du gouvernement et le gouvernement lui-même.Il fallait pousser à la grève, pousser à la désaffection, pousser à la fin du zèle et de l’emploi comme pseudo épanouissement.

Désespérer dans les structures d’oppression. Montrer vers où devait aller la compassion. Montrer le monstre qu’était la méta structure étatique. Elle apparaissait fort cette structure, au loin, large des côtes, on voyait le squelette immonde du capital se dessiner. Il était là comme un prédateur qui vous attend. Il ouvrait sa bouche pour vous accueillir. Il montrait ses grandes dents voraces. Ange comptait lui mettre une bombe à l’intérieur, puis courir, et le regarder exploser.

Mais justement, le paysage qui se profilait devant lui faisait l’effet d’une bête à affronter. Et si ces mains à lui aussi allaient plus vite sur le linge à repasser et sur la machine à entretenir dans son rythme incessait, c’est par peur de ce à quoi il y avait à se confronter. Il ne pouvait pas échapper de ce bateau, qui l’amènerait directement dans le coeur de la sauvagerie institutionnalisée. Pour la première fois de sa vie, il entrait de plein pied et délibérément dans la gueule du loup. Il entrait de toute volonté dans les remparts de la forge à faire transpirer. Allait-il pouvoir rester en apnée bien longtemps, avant de donner de l’air aux siens pour respirer.

Toutes ses idées lui traversaient la tête quand il entendit des marins crier :

« -Almost there ! We can see the bridge ! We can see the ships !  »

C’était venu beaucoup plus rapidement qu’il ne l’avait pensé. Il n’y tint plus, et suivi ses collègues qui se dirigeaient sur le pont avant. C’était comme aux sources des anciens voyages, avec toute sa dose d’anxieuse curiosité. Les hommes étaient fascinés de rencontrer du dur comme s’ils ne s’y étaient pas attendu. On les voyait écarquiller leurs traits et se raconter ce qu’ils voyaient les uns les autres. Ange ne discernait que des formes dures, et ne pouvait pas s’empêcher de penser qu’il débarquait en enfer. Du coup, il était un peu isolé, et on l’évitait dans sa tristesse méprisable. Il y avait comme un devoir social d’être heureux d’arriver.

Il était content, bien sûr. Mais il savait pourquoi et ne s’autorisait aucune surprise et aucune bonne nouvelle. Il ne voulait pas céder à l’émerveillement. Il pensait aux acteurs. Il ne voyait que des blocs. Il pensait à la Révolution, il ne voyait que des façades d’argent. Rien ne lui semblait beau dans ce qui venait. Et il ne pourrait trouver d’esthétisme que dans les flammes qui dévoreraient ce port du thé rouge. Il pensait bien sûr à Paul Revere, et aux deux bougies à la fenêtre de la Old North Church. Il connaissait toutes ces histoires. Mais il savait aussi qu’elles n’étaient que le vernis donné à l’idéologie dégoutante des hommes-porcs.
Ainsi pensait Ange, au moment où l’on s’apprêtait à débarquer sur le quai d’immigration.

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