#50

On venait de lancer les cordages par-dessus bord. Les marins avaient tous fait leurs bagages. Ange avait enfoncé sa paie, qu’il avait demandé en argent liquide à un contremaitre contente de ne pas avoir à le déclarer, dans une double poche intérieure de son pantalon. Il avait récupéré les maigres affaires qu’il avait et les avait fourrés dans un sac plastique qu’on lui avait procuré à son poste de travail. Il était seul, dans sa cabine, sur son lit, à ne pas célébrer l’arrivée sur le pont. On entendait quelques bouteilles claquer dehors, et des débuts de chants marins. De l’anglais résonnait surtout.

Ange avait peur, ça crevait les yeux. Pas une peur panique, pas une peur qui serrait le ventre, mais une peur administrative, une peur d’appareil et de bureaucratie. La peur des bureaux dans lesquels on le trainerait. Des bancs sur lesquels on le ferait s’asseoir. La peur de tout ce qui le contrôlerait, le jugerait et déciderait de son sort pour lui. Bref, il envisageait avec angoisse toute absence de liberté dans les salons dégoutants de l’administration. Le bateau s’était immobilisé complètement, et entendait des sifflets qui indiquaient le débarquement. D’un coup, toutes les voix avaient commencé à s’affadir, et il n’entendit plus que les pas des derniers restés pour le grand nettoyage.

Une de ceux- là se trouva tout surpris de le trouver allongé sur son lit, en train de rêver et de contempler le plafond. Ange pensait à ses collègues de travail à qui il n’avait pas dit au revoir. Il pensait à ces quelques figures qui avaient partagé ses peines de travail. Ceux-là étaient déjà peut-être outre la frontière. Il serait seul, bien seul, à rester enfermer, et à devoir rester sous surveillance dans les locaux du débarcadère, avant qu’on ne le transfère dieu sait où.

Sous les yeux effarés du marin  chargé du ménage, Ange sentit bien qu’il fallait se lever, et fiche le camp. Il ne dit pas un mot, puis sortir sur le pont. La vue était impressionnante. Le bateau semblait maintenant une cabane un peu de travers au pied de ces tours solides du capital. Comme une embarcation maladroite qui serait entrée en collision avec une solide falaise. On se sentait mal à sa place, forcée de laisser le rafiot pour aller se réfugier dans la ville. Et tout à la fois, ce n’était pas New York, il y avait une forme d’horizontalité non entrecoupée du port, une ligne de partage des eaux et des terres pas trop brutale. La ville semblait ne pas complètement vous rentrer dans le lard salé, comme pour vous laisser une chance d’habiter une des nombreuses fenêtres anonymes, trop petites pour qu’on puisse les compter toutes.

Ange marchait pourtant à reculons vers l’avant du bateau. On nettoyait déjà les bordages et les encablures. Plus loin, au-delà des cabines de contrôle, des flots familiaux partaient vers le par cet probablement les Commons. On irait boire de la clam chowder avec une Sam Adams à la main et on parlerait de ces quelques mois de difficultés, de solitude. On chanterait encore, et demain on se chercherait un nouveau boulot, ou un voyage retour pour les européens. Ange les détestait un peu, et rongeait intérieurement toutes les idées de sédentarité, comme on joue avec un objet en faisant semblant de ne pas en vouloir.

Il avait mis un pied sur la terre ferme, et quand il releva la tête vers les barrières de fer censées canaliser la foule lorsqu’elle débarquait, il aperçut deux agents avec des vestes jaunes fluorescentes qui attendait de l’autre côté des baies vitrées. Bien sûr, il avait envie de ne plus avancer. Il pensa même à sauter dans l’eau, à tenter de s’enfuir. Mais il n’y avait rien à faire, on le tuerait immédiatement d’une volée de balles, et sans le moindre remord. On inventerait n’importe quoi, et bien sûr il n’y aurait aucun incident diplomatique avec la France qui serait trop heureuse de voir un de ses si révolutionnaires éléments disparaitre dans l’Atlantique sans même avoir pu se trouver une couverture correcte à l’étranger.

Il n’avançait plus, pourtant, et s’était arrêté à regarder ces deux portes vitrées qu’il faudrait passer. Ces portes automatiques qui vous découvrent une salle comme des rideaux vous découvrent une scène. Drôle de sale scène en l’occurrence, qui avait des allures de salle capitonnée. Il savait déjà qu’il aurait envie de se battre, et de rouer de coups l’agent qui l’interrogerait. Il faudrait passer sur ça aussi, et contenir sa colère. Comme ce serait difficile de ne pas passer ses nerfs, de ne pas crier, insulter l’assiduité grotesque de ces sales chiens de l’administration. Quand toutes ces barrières tomberont-elles, pensait il. Qui pourrait un jour débarquer sans obstacle sur une terre si hostile, joindre sa cabane à des autres cabanes ? Donner une embarcation de bois à des formes plus fixes de bricolages portuaires. Se joindre à une terre comme on se joint à une communauté.

Il se trouvait bien idiot de penser à tout cela. Les agents avaient l’air de s’agiter de l’autre côté de la vitre, et on sentait qu’ils viendraient le chercher, s’il n’avançait pas tout seul. Allait-on venir armé, lui mettre les genoux à terre ? Savait- on déjà qu’il était Ange, venu ici semer la Révolution ? Savait-on que l’esprit français venait tenter de terrasser ce sale cuirassé américain ? C’était une confrontation, déjà, et Ange l’avait installé rien que par la défiance de son corps.

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