#43

Tom avait ouvert des grands yeux espiègles. Mais il se retenait de prononcer les premiers mots. Il laissait Ange venir vers lui, et briser la glace.

« – Alors matelot, t’étais passé où pendant tout ce temps ? T’es pas vraiment un machineur dis-moi, ou alors tu machines bien rarement.

– J’ai peut-être un peu menti. Mais je bosse bien sur ce bateau. Je suis juste pas au poste exact où je t’avais dit que je serais. Tu y as été voir ?

-Des clous. Tu crois que j’ai que ça à foutre de te chercher ? J’ai travaillé moi. D’ailleurs je travaille demain, je ne peux pas rester.

-Barre toi si ça te chante. Je sais même pas pourquoi t’es monté sur le pont supérieur. T’as pas le droit d’être là.

-Et toi, t’as le droit d’y être ? C’est réservé aux militaires et aux agents administratifs non ?  » C’est en prononçant cette phrase qu’Ange réalisa qu’il faisait peut-être partie des deux catégories.

 » -Right where I belong if you wanna know.

– Je veux pas le savoir. Ca m’intéresse pas ce que tu fous. Tu sais moi je me demande surtout si t’as vraiment quelque chose d’intéressant à me dire. Parce que là tu vois, à tirer sur ton bout de tabac, tu m’intéresses pas des masses si tu veux tout savoir. Des mecs, je m’en suis tapé d’autres.

-Je peux commencer par ce que je sais. Je sais que tu t’appelles Ange, et que tu as embarqué au Havre

– Ca tu as pu le savoir sur ce bateau, en te renseignant auprès des mecs avec qui je bosse. Pour un Sherlock tu repasseras.

-Je sais que tu fuis la Nuit Debout parisienne.

-Ca se lit sur ma gueule que je fuis quelque chose. Si c’était pas la Nuit Parisienne, c’était n’importe quelle autre répression. Tu l’as déduit. Ca m’impressionne pas.

– Tu étais organisateur de la Nuit Debout. Commission défense. Tu étais de l’explosion Myrha. Tu t’es fait prendre en stop par un certain Patrick Noiriel, qui t’a aidé au Havre à travailler pour une union syndicale locale. Maintenant tu veux rejoindre les Etats Unis pour y venir semer la Révolution. Projet dont tu as fait mention auprès de ton amie Lucie, elle-même victime de l’attentat dont tu viens de réchapper. »

Ange réfléchit un instant. Il avait les informations d’un type des RG. Il savait le nom de famille de son auto-stoppeur alors que lui-même l’ignorait. Pourtant il n’avait absolument pas l’intonation d’un type du gouvernement, et surtout, il n’y avait aucun sens à lui raconter un truc pareil.

« -Tu parles vachement pour un mec des RG. Ca m’étonnerait bien que tu tiennes tout ça d’un patron à toi. Pourquoi tu me racontes ma vie ? Tu crois que ça m’impressionne ? ».

Il avait dit ça en jetant la cigarette loin par dessus le pont inférieur. Tom avait cessé de sourire, et ne regardait plus Ange. Il ne semblait plus du tout apprécier la supériorité qu’il avait installé entre eux. On aurait dit qu’il s’était rendu compte d’avoir mal engagé quelque chose. Comme un rendez-vous amoureux qui tourne mal. Il était presque gêné. Il laissait planer cette émotion d’adolescent. Ange le sentit déstabiliser. Lui-même ne sut exactement quoi faire.

« – Je crois pas que ça t’impressionne. Je m’en fous. Je te dis juste que je sais tout ça pour que t’aies pas l’impression de porter un secret tout seul. J’ai pas à te dire pour qui je bosser ou ce que je fais. Mais je peux te dire que même dans les moments où tu as envie de te foutre à la baille parce que tu te sens vraiment porter l’ensemble de la Révolte sur tes épaules, il y a pas mal de gens qui savent qui tu es et ce que tu fais. Et même si beaucoup sont pas tes potes, et feront tout pour avoir ta peau, ils te regardent faire. Donc, si parfois t’as envie de passer le bord, de voir ce que ça fait l’abîme liquide. Bref si t’as envie de noyer toute cette merde dans les gouttelettes, tu peux te faire une béquille mentale au lieu d’un trou dans l’eau. Ca consisterait, je sais pas moi, dans la simple pensée d’un cochon que tu emmerdes, d’un commissaire que tu empêches de dormir. Tu vois. Moi je dis ça surtout pour ça. »

Ange trouvait ça fantastique. Et puis, surtout, il venait de se rappeler que les gouttelettes ce n’est pas que l’océan informe qui vous avale, c’est surtout l’absence de distinction dans une masse de singularité. C’est l’abstraction uniforme. Le concept vide. Il avait englouti la belle révolution dans des idées noires et psychologisantes. Il s’était laissé enfermé dans son travail comme dans une aliénation, c’était empiriquement constatable. Il fallait recommencer la révolution pour augmenter la clarté. Et, pour ses ennemis, augmenter la contradiction, la rendre plus pure.

« -Ok. Je crois que je comprends. Alors, tu me le dis ton vrai nom ?

-Non, ca je peux pas te le dire. Mais je peux te dire que même quand on sera débarqué, je serai pas loin de toi. Que j’aurai un oeil sur toi, et même si cet oeil sert un esprit ou un cerveau foncièrement malveillant à ton égard, il aura toujours une larme qui coulera devant tes belles actions. Tu comprends ?

-Je vais tâcher. Tu veux une autre cigarettes ?

-Non, je vais devoir y aller. Je n’aurais pas du te dire tout ça. Mais je crois que même dans un univers mal foutu, il faut parfois que ceux qui portent la nuée donne un petit rayon de soleil. Parce que c’est comme ça, on ne fait pas de la nuée permanente. Ah et puis merde, j’en ai marre de parler toujours sous la forme d’énigmes. »

Il avait avancé vers Ange, et lui pris de ses deux mains les épaules. Puis lui donna un long baiser. Un baiser magnifique, d’énergie pure.

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#42

Sur quel pied danser ? Fallait-il en finir et tenter simplement de retourner sur la 81ème pour forcer l’entrer du bâtiment de Louis et le confronter directement avec une arme quelconque ? Fallait-il plutôt temporiser, se déguiser, faire des tours de quartier, commencer à l’espionner, noter ses allées et venues afin d’élaborer sur la meilleur marche à suivre pour pouvoir le bloquer et lui soutirer des informations ?

L’élément le plus incertain et le plus difficile à cerner était bien évidemment Liz, qui devait graviter autour de Louis comme un cerbère fait le tour d’une maison. La férocité qu’il avait noté chez elle après avoir compris qu’elle l’avait maintenu en captivité tout en sachant qui il l’était avait fait une impression de terreur sur Ange, et y repenser continuait de le jeter dans une forme d’angoisse difficile à contourner. Elle était nécessairement sur ses gardes, et elle était liée à Louis sous une forme non devinée par Ange. Il avait pu constater qu’elle lui obéissait de façon entièrement dévouée. Cela aussi l’effrayait.

Il se résolut à temporiser, tout en se laissant un espace d’indétermination. Il se disait qu’il pourrait précipiter les choses quand il le souhaiterait. Si n’importe quelle situation importante l’exigeait ou si simplement il souhaitait en finir avec la situation désagréable d’avoir à confronter Louis face à sa trahison.
Au fond, rien ne le pressait à agir vite. Et il avait touché déjà les limites de la mort, ainsi, tout ce qui viendrait désormais serait pour lui comme une forme de surcroit heureux. Il s’en réjouissait.

Il sortit donc de la 125ème en sifflant comme un homme gai, lui qui la veille avait échappé aux balles des plus méchants hommes du pays. Il se donnait un bon mois pour conclure tout ce drame, et il était heureux de se donner le temps de faire les choses bien. Sur le boulevard Malcolm X, pas très loin du théâtre Apollo, il trouva un magasin de seconde main où il repéra des vêtements qui l’intéressaient. Evidemment, n’ayant aucun argent en poche, cela lui prendrait des jours pour pouvoir les acheter, et il se dit qu’il pourrait de toute façon les voler dans la nuit. Il repéra sur le derrière de la boutique une porte d’arrière boutique, qui communiquerait probablement avec une fenêtre et un accès via la cour. Il y reviendrait. Il ne faudrait pas rester trop longtemps sans couverture ni déguisement, et il se dit que ce serait probablement pour cette nuit. Il passa le reste de la journée à tenter de se trouver un lieu pour la nuit. L’ayant trouvé, dans un jardin étriqué entre ces bars d’immeubles si typiques de Harlem, il parvint à chipper un livre pour touriste et un roman sur les étals d’une librairie.

Le livre pour touriste était destiné simplement à l’étude des plans qu’il contenait, notamment sur la partie de central park ouest, afin qu’il put facilement le recopier ou le photocopier et commencer les tracés de Louis ou de Liz quand il commencerait la filature. Le roman était celui d’un certain Paul Auster, nommé New York Trilogy. Bonne occasion, se disait-il, pour commencer ce genre de littérature. Au fond, en le lisant, il avait l’impression de faire la filature d’une filature, et s’en lassa.

La planque qu’il s’était trouvée était assez bruyante, dans un local à poubelles de ce petit jardin. Et il eut le soir, une certaine difficulté à dormir. Il fit donc un tour dans le quartier est de Harlem, et put faire la connaissance d’autres bums qui, dernier avatar d’un socialisme réel ayant vu le jour dans ce quartier, partagèrent avec lui quelques flasques de whiskey et de rye. Il put retourner, dans une démarche titubante appropriée, à l’entrée de côté du magasin qu’il avait repéré la journée. Il s’assit devant et y prétendit faire la manche avec un carton qu’il avait récupéré sur la route. Après un bon bout de temps, un voisin qui rentrait chez lui ouvrit la porte. Et quand il fut avancé dans le couloir, Ange eut le temps de glisser le morceau de carton dans l’ouverture et de l’empêcher de totalement se refermer. Il attendit une minute que le bruit s’arrête dans l’escalier puis entra dans le couloir. Au bout à droite, une petite porte mal entretenue, signe qu’elle n’était celle d’aucune habitation mais probablement du local d’arrière boutique plus tôt repérée. Elle était fermée à clef.

Ange attendit encore quelques minutes, puis, quand il fut bien certain que personne ne semblait éveiller ou sur le point de sortir de son appartement, il donna un gros coup d’épaule dans la porte, fermée seulement par un verrou ordinaire, qui céda. Le bruit étouffé avait durement retenti, mais, comme il n’aurait pas besoin d’être réitéré, ne suscita aucune inquiétude dans l’ensemble du voisinage. Ange pénétra dans l’arrière boutique. Des cartons pleins d’affaires étaient empilés. Il n’aurait que l’embarras du choix.

Il se choisit d’abord un chapeau d’étoffe, qui lui couvrirait largement le front et lui permettrait de guetter sans que l’on puisse véritablement lire la direction de son regard. Les traditionnelles lunettes de soleil et une autre pair de lunettes normales à montant large furent vite choisies.  Il se choisit aussi bien rapidement une bonne dizaine de chemises et de vestes diverses, dont deux en tweed qui le couvriraient bien. Même chose pour les pantalons. La panoplie fut complétée par bon nombre de pairs de chaussettes ainsi que deux bonnes pairs de chaussures. L’ensemble était choisi pour avoir un air absolument commun mais également confortable pour le porteur.

Il ressortit de l’endroit avec deux sacs sous les bras, et un outfit totalement modifié. Il rentrait chez lui, titubant moins, mais chantant plus. Il était libre maintenant, de marcher dans les rues de New York sans qu’on le reconnaisse du tout.

*   *    *

#41

Il était littéralement à la rue.

Il avait couru pendant près d’un quart d’heure, sans regarder derrière. Sans aucune idée de la direction. Les rues de Brooklyn avaient été comme une piste d’athlétisme, et il avait couru à cracher ses poumons. Il atterrit dans un parking, derrière une station essence. Essoufflé, les alvéoles explosées, il s’était terré entre deux pick-ups, sans se faire remarquer. Où aller maintenant ? Que faire ? Qui voir ?

Un seul but immédiat. Retrouver Louis, le capturer. C’était le seul accès à l’histoire de Mary.

Une seule certitude aussi, c’est que cette histoire justement, cachait quelque chose d’important. C’était le grand acquis de toute cette cavalcade, puisque on avait envoyé tant d’agents pour enterrer définitivement cette mémoire de la Nuit Debout. Le secret qu’Ange avait toujours poursuivi, il n’avait pas fait que le chercher, le déterrer, il l’avait véritablement réveillé. Il avait mis un pied dans une fourmilière endormie. Au fond, il était épuisé, mais maintenant qu’il en avait réchappé, il pouvait donner un sens à tout ça. Si on cherchait à se débarrasser de lui avec tant de force, c’est qu’il avait su regarder au bon endroit. Et il se disait qu’il pourrait bien continuer à viser cette cible là, quitte à finir par en tourner de l’œil. Ca lui donnait une dernière chose à faire pour la Révolution. Il se sentait absolument sauvé par l’ensemble de cette aventure. Il était certain d’aller jusqu’au bout maintenant.

Il n’avait plus rien, tout laissé dans la pièce de derrière. C’était surtout cela qui était gênant à présent. Il ne restait plus rien. Plus rien de prouvable. Plus de photos, plus d’adresses email, plus d’articles, de reportages. Tout serait détruit par les agents. Le trésor d’Andrew était englouti. Une seule rame de mémoire, le cerveau d’Ange. Cela installait une forme de pression sur lui, parce qu’il fallait préserver cette mémoire vivante aussi longtemps que possible. Or il s’apprêtait à retourner dans l’œil du cyclone, dès qu’il serait revigoré.

Pour l’instant, il restait un peu entre les deux engins. Certain qu’on ne le trouverait pas dans ce lieu semi désaffecté. Il devait y avoir un gardien quelque part, mais il ne ferait son tour que la nuit tombée, et d’ici là Ange aurait forcé la porte d’un des trailers qu’il avait entrevus dans un coin abandonné de la surface goudronnée. Il fit la sieste sous un van Ford. Ce devait être le milieu de l’après midi.

Il rêva de la mer; de l’océan l’emportant faisant la planche vers une tour sans ouverture. Une tour bâtie en plein milieu de l’Atlantique, et qui trônait là, entièrement close et farouche, comme un cadeau des humains pour autre chose que des humains. Tout d’un coup, dans ce rêve, la tour s’abaissait, entrait petit à petit dans l’eau, de façon verticale. Puis quand son sommet arriva au niveau de la surface de l’océan, elle continua de tomber dans l’eau, creusant un trou parfait dans les flot. Ange continuait de voguer, et au moment de tomber dans ce trou sans remous, dans cet abime sans vague, se mit à crier le nom de sa mère. Il se réveilla à ce moment précis et se cogna, fait amusant, contre la carcasse de dessous le Ford. Le choc fit un bruit sourd de cuve vide. Ange resta attendu un moment comme ça, les bras en croix, contemplant le dessous crasseux de la machine. Il songeait à sa condition absolument désespérée.

Il maintenant assez tard dans l’après-midi. Il n’avait pas le courage d’aller perdre ses traces en prenant un métro, et décida de rester dans le parking, qui lui semblait assez sûr comme endroit. Il évalua la longueur de sa course d’évasion, sa vitesse, et la longueur du périmètre que cela donnait aux autorités à fouiller. Il y avait grandement assez d’aire pour qu’on ne le trouvât pas dans cet endroit, même avec beaucoup de renforts. De plus, les agents devraient être discrets, et ne pouvaient pas rendre l’opération trop visible. Ange avait la nuit devant lui sans trop de problème. Au crépuscule, il alla ouvrir une porte de trailer furtivement. Décidément, le gardien ne pointait pas son nez. Ange s’installa une sorte de lit dans la salle de bain de la petite caravane, qu’il ferma à clef. Il ne trouva rien à manger par contre, et dut se résigner, une fois de plus à jeuner dans le noir. Il avait de l’eau, au moins, par le lavabo de la cuisine. Et cela lui suffit.

Il trouva de nouveau le sommeil, comme un bum de Brooklyn banal, qu’on jetterait le lendemain si on le trouvait. Cette condition ne l’ennuyait pas. Il avait de toute façon l’apparence assez repoussante, et paraître à la rue était toujours une bonne couverture.

Au matin suivant, il repartit dans le quartier, puis fit la manche, afin de se payer un café.

Le ventre réchauffé, il s’engouffra dans un métro, frauda, et changea plusieurs fois de trains, jusqu’à se retrouver à Harlem, où il comptait, une fois déguisé, se mettre en route à pied pour aller du côté de Columbia, et du Upper West Side, afin de cerner les alentours de Louis, et lui mettre le grappin dessus.

Déterminé, il aurait la peau du traître.

#40

Des coups de masse ou de bélier assourdissaient la pièce. Ange ne pouvait plus réfléchir correctement. Si de son côté il ne trouvait rien de façon imminente, le seul trou dans la pièce qui se ferait viendrait des agents gouvernementaux.  La situation était désespérée. L’alternative deviendrait claire : se battre simplement pour l’honneur, et probablement mourir (chose que le gouvernement devait souhaiter lui-même, et ses agents devaient être équipés pour de l’autre côté de la porte) ou se réfugier dans la pièce-prison. Ange ne voulait pas d’une situation intermédiaire. Il ne retournerait pas dans les camps américains. Il préférait une perforation bien nette dans l’abdomen.

C’était à ce genre d’idées qu’il se rendait lorsqu’un coup plus fort que les autres parvint à faire un coin dans la paroi que les vendus de l’empire s’acharnaient à briser. Un bout de revêtement de métal avait flanché et s’était non seulement brisé mais écorné, si bien qu’un morceau de lumière gros comme le poing traversa cet orifice. Qui fut immédiatement suivi d’un laser balayant et de quelques nuées de balles. On le tirait comme un lapin, sans sommation, sans même le voir.

Il eut tout juste le temps de se réfugier derrière une étagère pleine pour éviter la rafale. Pistolet automatique. 20 cartouches. Il avait eu le temps de compter. Deux balles avaient heurté la nourriture juste devant lui. Une autre était partie se loger dans le coin un peu en retrait, après avoir rayé une partie du crépis du mur, à cause de l’angle de tir. Il se tenait accroupi, attendant la prochaine série. Le laser balaya de nouveau rapidement. Sans grande utilité puisqu’ils ne pouvaient rien voir, Ange ayant éteint la lumière.

Or justement, la lumière étant éteinte, lui les voyait bouger de l’autre côté de l’interstice. Et il pouvait voir arriver le canon d’une arme. Mais ce n’était pas tout. La balle qui avait éraflé le mur, précisément éclairé d’un faible rayon à partir de l’axe d’où elle avait été tirée, avait découvert comme une rainure de derrière de lambris. Et Ange eut la certitude alors que c’était la porte qu’il avait cherché avec tant de désespoir.

Pas mal de problèmes subsistaient, même si les coups de marteau n’avaient pas repris, il était certain soit qu’il se reprendrait un coup de pétoire, soit que c’était la porte qui se ferait allumer en sautoir. Autre problème, entre lui et la rainure, il était en plein champ de tir, et il aurait fallu savoir comment passer sans se faire tailler. Enfin, et c’était probablement le pire, rainure ne voulait pas dire ouverture. Ange ignorait toujours comment faire crisser les gonds.

Seule bonne nouvelle, à laquelle il avait pensé immédiatement, une minute venant de s’écouler – ça aussi, il l’avait compté, en bon vieux déboutien – et aucune explosion n’ayant retentit, cela indiquait que le trou dans la cloison de métal était plus petite qu’un poing d’homme parce qu’on n’aurait pas réussi à y couler une grenade. C’était toujours ca de pris, il finirait peut-être troué, mais pas en charpie. Pour le moment. Mais cela indiquait aussi que le tapage allait bientôt recommencer.

Ange reprit ses esprits, et observa la rainure en écarquillant bien les yeux. C’était bien une porte cachée. Dans le coin du mur, la balle avait heurté du plâtre, ce qui indiquait que la porte se terminait avant, et démarrait plutôt avant l’enfilade qu’après. Il regarda de l’autre côté du mur. Aucun objet, aucun trou, aucune commande pour ouvrir cette porte. Il se fit une résolution intérieure. La porte devait fonctionner par un code de pression. Par poussées ou par tambourinage. Il se dit qu’il tenterait ça dans un dernier élan désespéré. Mais quel code frapper ? Quel tambourinage donner ?

Il eut un dernier sauvetage interne, une derniere idee déposée la par Andrew. En vidant l’ordinateur, en lui tapant sur l’épaule, Andrew avait reproduit plusieurs fois la même cadence. Comme un bonjour, comme un au revoir, comme un salut de camarade. Poum poum poum.   Poum.   Poum poum. Un geste anodin, donné sur le bras, tapé sur l’épaule. Comme pour dire comment ca va. Tac tac tac. Tac. Tac tac. Un petit tapement du doigt sur le bureau, pendant qu’il vidait l’ordinateur d’Ange. Quasiment une ritournelle. En tout cas, peut-être, le code de la délivrance. Répété par Andrew à tout moment, pour ses amis, et pour lui-même. Porté dans l’habitus de la révolution. 3 coups, un coup, deux coups. Un peu comme le début, encore, de l’Internationale.

C’est la lu..Te Final’!

It the fi.. Nal.Conflict !

Il était sûr de son coup. Brave Andrew, qui avait mis toute une libération dans un rythme et un geste.

Une nouvelle série de balles. Cette fois, Ange était frôlée. A dessein, on avait tiré par terre. On le prenait pour un rat. Ce qu’il était. 13 ou 14 balles. Ange se méfia. Il ne bougeait pas. Il avait compté courir juste après la prochaine semonce. Mais pour un automatique basique, ca faisait une ou deux balles restantes. Il fit trembler, du bout du pied, l’armoire en fer devant lui. Une conserve tomba.

Deux balles jaillirent.

Ange avait son signal. Ce fut lui qui jaillit. Il attrappa pratiquement le bout de mur qu’il avait repéré. Sentit sous son poids un léger décalage se faire. Le mur était sensible aux pressions. Il en émit 6, selon la cadence gestuelle de son vieux camarades.

Un miracle. Un sésame.

La porte était, par le côté gauche, légèrement sortie du mur. Il l’accrocha de l’ongle et la fit s’ouvrir complètement.

Il était libre. Il referma derrière lui. La dernière chose qu’on eut pu voir dans la rue de Brooklyn où il avait atterri, ce fut deux jambes se déployer si rapidement pour fuir que l’on aurait dit un envol.

La Nuit Debout n’était pas morte

#39

Quand il fut enfin devant la machine prévue pour enfiler les draps, ce fut tout de même un soulagement. Il ne se cassait plus le dos, mais s’usait plutôt les bras, ce qui joua, après quelques semaines de traversée, sur sa plastique. Ses muscles enflaient à force de tirer les grands bouts mouillés pour pouvoir les faire passer de façon totalement plate.

Au début, bien sûr, il fit des erreurs. Mais un de ses camarades de travail, qui par ailleurs ne lui renvoyait jamais son salut, peut-être par timidité, ce camarade le couvrait chaque fois qu’il retrouvait, de l’autre côté de la chaine, un drap tout froissé. Il le renvoyait illico à la machine, et n’en disait rien à personne. Ceci éveilla l’attention d’Ange. Il se sentit dans une forme de collaboration silencieuse avec ce petit homme dont il ne distinguait que le haut du chapeau de l’autre côté de la grande trame mécanique qui les séparait.

Il n’était pas toujours simple d’engager un grand drap de la bonne façon et la machine était conçue de telle manière qu’elle agrippe et happe tout ce qu’on lui proposerait d’à peu près étirable. Ainsi, il arriva qu’Ange passa des linges parfois entièrement frippés. Mais son patron n’en prit jamais note, grâce à sa couverture muette là bas.

Son patron était un grand homme étiré, l’air bêta mais pas méchant. Pourtant, il avait dans la voix comme un ton de toisement difficile à identifier. Il ne parlait qu’en anglais, et avec un fort accent british, sans complètement le maîtriser. C’était peut-être ça qui était si irritant dans ses discours. Il avait affecté le garçon à son premier poste de la même façon qu’au second : « you stand here and the others’ll show you what to do ! » Rudimentaire mais assez efficace, il s’était en effet chaque fois trouvé une bonne âme pour lui montrer quoi faire.

Le patron, dont Ange ne savait ni nom ni prénom puisqu’il n’avait eu besoin que de l’appeler « sir » ne semblait pas servir à grand chose. Il était dans la plus grande partie de son temps assis sur une chaise à lire des magazines, des journaux, ou des papiers administratifs. Pas dans un bureau ou dans un local spécial, mais au beau milieu de l’entrée de la salle. D’où il pouvait, bien évidemment jeter un œil sur à peu près tout le monde et vérifier que la marche globale des linges se déroulait correctement. Le point de vue n’était cependant pas assez bon pour qu’il puisse analyser les postes d’une façon vraiment détaillée. Et il était ainsi obligé, charge immense de porion bien en chair, de faire toute les heures une ronde pour aller vérifier qu’on n’avait pas un écouteur à l’oreille ou un coin de livre ouvert quelque part entre deux arrivées de chariot. En dehors de cela, il ne représentait pas une grande menace et Ange ne pouvait pas pour l’instant vérifier les propos de Tom sur la singulière violence de son boss. Il le méprisait certes, mais il ne semblait au fond rien de plus qu’un employé de seconde classe profitant de sa position pour dominer un peu, sans trop chercher à vous rentrer dans les cervicales pour autant.

Ange, nous l’avons dit, n’avait pas remarqué pendant les premières semaines la disparition de Tom, trop occupé à son côté des choses à lui. Quand la charge de travail se fit un peu moins lourde, il commença à y repenser cependant, et pendant quelques jours, quasiment une semaine, on le vit trainer à la cantine un peu plus que de coutume, afin de voir arriver la seconde partie des machineurs, au cas où Tom n’en serait pas. Au fond, on avait très bien pu installer un système de rotation. Il ne se montra pourtant pas. Ange en conclut d’abord qu’il était peut-être malade, ou démissionnaire. Mais il finit par trouver cela complètement étrange quand, ayant demandé en passant à deux ou trois camarades récurrents à sa table s’ils avaient vu Tom, ceux ci eurent le front et les sourcils d’interrogation qu’on a pour l’évocation d’un nom jamais entendu. Il n’y avait pas dans ce premier sondage fait par Ange, de possibilité pour que l’un quelconque des machineurs ait jamais reçu ce nom. Premier mensonge de Tom donc, qui ne s’appelait pas ainsi. Ange, dans son esprit, courait donc de nouveau après le beau jeune homme, l’ayant pourtant oublié pendant pas mal de temps.

A force de ne pas le voir à la cantine, ce furent les promenades pour rentrer en cabine qui se firent de plus en plus longues, ainsi que le temps à fumer les cigarettes pour finir par les jeter dans l’eau. Ange découvrit par le même biais qu’il continuait à se plaire à regarder les étoiles et la belle crête qu’elles formaient au dessus de leur embarcation. Elles ménageaient à ces marins secoués un peu de stabilité, comme une terre ferme aperçue depuis des jours et des jours, impossible à toucher mais donnant gage d’une forme de permanence sans mouvement.

Un soir qu’il avait fumé plus encore que d’habitude, – presque deux tiers d’un paquet pour tout dire – Ange revenait de nouveau déçu vers sa cabine quand il aperçut un homme fin courir sur le pont supérieur. Il n’avait normalement pas le droit d’y aller, puisque cette partie était réserver aux militaires de carrières ou aux agents administratifs. Mais il faisait nuit, il était tard, et il était très peu probable qu’on le surprenne. Il se lança donc, d’un pas furtif, dans la cage de l’escalier de bâbord, et se retrouva pour la première fois sur ce petit pont blanc, et blanchi par la lune. Il n’avait aucun mal à distinguer avec les reflets et vit très nettement se découper la silhouette de l’homme qu’il avait vu courir de par en dessous. Il s’agissait de Tom, qui avait collé ses deux mains contre les bastingage, par derrière lui, et qui fixait Ange avec l’œil brillant, et un petit rictus.

C’était vrai, Ange lui avait maintenant littéralement couru après.

*    *    *

#38

Difficilement, il avait fallu s’extirper de toutes les interprétations possibles à donner à un tel fait.

Comment ce Tom avait il pu savoir qu’il allait à New York ? Lui ne le savait même pas. Est ce que ça avait été un simple exercice de séduction de sa part ? Ou y avait il quelque chose à redouter de cette intervention ? Ange était il suivi ?

Il s’était enfoncé dans des questions inconfortables. L’autre avait eu raison, et avait déçu les attentes d’Ange en les renforçant : il était intrigué, et il voulait savoir. Il aurait du le suivre et tenter de repérer sa cabine.

Au lieu de ça, il était resté comme un idiot à regarder sa cigarette tomber.

Il irait dans la salle des machines, ou attendrait de le retrouver à la cantine le lendemain.

Pour l’heure il fallait se résigner à aller se coucher, afin de ne pas complètement s’écrouler le lendemain. D’un pas résigné, il se traina vers sa cabine. Quand même, il aurait voulu savoir. Sacré doute pour une première soirée sur le navire.

Dans sa cabine, deux ou trois autres jeunes hommes roupillaient déjà. Et il ne put même pas les saluer. Il inspecta ses affaires, apparemment rien n’avait été touché, ce qui le rassurait un peu sur l’espionnage qu’il suspectait.

Avec un peu d’anxiété dans les entrailles, il s’était allongé sur sa couche en essayant d’indexer ses pensées sur les mouvements du bateau, ce qui lui permettrait de ne plus avoir à réfléchir aux entreprises désagréables qu’il faudrait mettre en place afin d’obtenir une réponse sur l’énigme de Tom.

Il finit par s’endormir, enserré dans un rythme de tangage au ralenti, et qui l’avait ralenti lui-même.

 

Il se réveilla avec le bruit des couches dérangées, et avec le soleil par une fenêtre de l’autre côté de la pièce. Ce n’était pas un hublot, mais plutôt une petite guillotine au verre mal poli, et qui ne laissait passer que des photons sans précision. Sans le mouvement du bateau, impossible de voir quoique ce soit bouger à travers la fausse transparence de cette ouverture. Ange fut sur pieds rapidement, et en se lavant les dents, eut enfin l’occasion de dire bonjour à ses compagnons de chambre, qui lui fut courtoisement rendu. Cela le mit de bonne humeur, et il ne traina pas du pied en allant vers la cantine chercher un café et des biscuits. Il se disait qu’enfin, cette journée serait pour lui une libération de son esprit, il pourrait investir l’ensemble de ses mauvaises passes intellectuelles dans la simple mécanique des draps pliés et des réchauffements d’étoffe. Heureux Ange, qui évanouirait ses problèmes dans une blanchisserie.

Il en alla légèrement différemment.

On commença par l’astreindre à une tâche bien différente de celle à laquelle il devait normalement être occupé. On lui assura néanmoins que c’était tout à fait temporaire. Il y passa tout de même les deux premières semaines. La chose était rudimentaire pourtant, et lui permit de la même façon que celle à laquelle il s’était attendu, de se vider les nerfs et les ruminations.

Son boulot était de décharger des machines à laver géantes, qui remuaient dans de l’eau chaude des dizaines de kilos de linge industriel. Des draps, des uniformes, des taies, des dessus de couettes mouillés, lourds, désagréables à porter, devaient être vidés dans des sacs de 40 kilos chacun, et transportés jusqu’à des grands bacs où ils étaient triés et sommairement dépliés. La tâche lui cassa littéralement l’épaule, et lui brisa le dos. Deux semaines, et son pauvre corps était déjà plié comme une des coutures de ces linges qu’il transportait. En parlant avec d’autres marins, certains lui racontèrent qu’ils avaient fait cette même chose pendant plus de 20 ans, et qu’au fond ils ne pourraient plus faire aucune autre sorte de travail. Ange ne pouvait même pas complètement les croire, tant son corps avait des problèmes à s’habituer à des mouvements si violents, si à charge, et si anti-naturels.

Ses mains, de la même façon s’étaient rapidement transformées en réceptacles à cloques et à rides. On aurait pu dire, en les voyant et en ignorant le reste du corps, qu’il avait vieilli de plusieurs dizaines d’années.

Ce qui lui devint le plus fastidieux, une fois ses reins à peu près habitués à la charge des linges, fut non plus le poids de ces choses, ni leur transport qui le ralentissait comme un cheval dont on aurait triplé la charge, mais le moment où il fallait agripper les derniers linges coincés au fond de la machine, et humides, glissant, râpant dans ses griffes. Il fallait démener son épaule à la façon dont on démanche un cylindre hydraulique. Il s’y prenait parfois à plusieurs reprises, et il s’épuisait les doigts sur l’inertie de ces circonvolutions drapées et proto-liquides. Il n’aurait pas supporté de si grands efforts s’il n’avait su à l’avance qu’il pourrait les arrêter quelques jours plus tard.

L’idée que son prochain poste était précisément consacré à la saisie des draps et à leur insertion dans une machine le terrifiait pourtant. Et il se sentait pour la première fois de sa vie prisonnier non plus de ses choix, du type de quotidien que lui-même s’était forgé dans les luttes politiques ou dans le désoeuvrement de leur échec. Pour une fois, il savait ce que c’était qu’être pris au piège général du salariat, de la tâche à accomplir, et de la simple reproduction des journées.

Il savait ce qu’était que le sommeil lourd du boulot, et sa difficulté à le considérer comme autre chose que le moment de pause nécessaire pour pouvoir effectuer de nouveau ce qui le contraignait tant. Il comprit l’absurdité du Travail, et son potentiel de désaffection spirituelle également. La tâche encadrait si bien ses pensées qu’il en oublia tout le reste, la Révolution, son nouveau projet politique ; et Tom, qu’il avait rencontré le premier jour sans l’avoir revu ensuite.

Ce qui aurait pourtant du, s’il avait eu le temps d’y penser, fortement l’intriguer…

#37

Il n’avait pas fini sa soupe qu’on lui jetait, de façon renvoyée, les coups d’œil scrutateurs qu’il lançait aux matelots des autres tables. L’atmosphère n’était pas franchement à la camaraderie, et Ange ne souhaitait d’ailleurs pas nécessairement faire ami-ami. Le sourcil farouche lui était facile, malgré sa douceur d’âme. On se méfiait de lui sur un simple mouvement de tête.

Il repéra surtout deux marins qui lui semblaient sympathiques, et qui avaient l’air triste devant leurs mets frustes. Il se dit qu’il leur proposerait une cigarette à un moment de la traversée. Il serait peut-être possible d’en obtenir des informations faciles. Savoir gérer la solitude était une arme intéressante afin de soutirer des faveurs aux autres. Ange la maitrisait à perfection.

Une fois terminé, il rentra en direction de sa chambre, en s’attardant un peu sur le chemin à regarder les étoiles. Il était vrai qu’en un si grand isolement, des bouts de lumière au loin pouvaient se révéler d’une efficacité extraordinaire. Ca l’émerveillait toujours. Un point si reculé, qui permettait de guider dans des positions mouvementées et perdues, c’était un miracle permanent. Il se redonnait une boussole, en partant vers un cyclone nouveau. Avec quelle surprenante tempête allait il avoir affaire ? Il n’en savait rien, mais il savait que proposer les objectifs les plus difficiles à atteindre est souvent plus pragmatique et fait plus de différence immédiate que des propositions concernant les trajectoires visibles. Il fixait son horizon au plus large, non par posture, mais pour contourner les étocs avec suffisamment d’avance.

Perdu dans ses pensées, il n’avait pas vu que précisément un des deux marins qu’il avait repérés dans la cantine était près de lui, à quelques mètres d’écart, et regardait avec une passion aussi grande, quoique fort différente, la ligne de lumière fine tracée par les petits objets lumineux admirés.

« – Ton premier voyage ?

– Ouais, ca se voit tant que ça ?

– On commence tous par regarder le ciel avec vigueur ou la mer, ou le reflet de l’un dans l’autre. A la fin on ne guette plus que les côtes, et le retour à la terre. Du coup, j’en déduis que tu viens d’arriver. Surtout, c’est la première fois que je te vois cantiner à la même heure que moi. Du coup j’en déduis que soit on a vraiment pas de chance, soit c’est pas vraiment une coïncidence.

-Une cigarette ?

-Non, je fume pas, ca me donne le mal de mer. Et puis, je suis de la première moitié des machines ( ce qui voulait dire littéralement qu’il faisait partie de la première tranche des machineurs qui avait le droit de manger à la sonnerie de la cloche) du coup la fumée j’essaie de pas m’en coller plus que ma part habituelle du contrat si tu vois ce que je veux dire.

-Je vois. Moi la fumée ca me permet de me rééclaircir la machinerie, c’est l’inverse. Quoiqu’avec des engins pareils, on y voit pas mal non plus ».

Il pointait du doigt les étoiles en question.

Un silence s’était fait entre les deux. Ange alluma sa cigarette. Au moment de craquer une allumette, il eut le temps de scruter un peu mieux le jeune homme à ses côtés. 25 ans, pas plus. Très beau. Les yeux perçants dans la nuit à percer. Des cheveux bien lisses, un peu rêches peut-être, se plaquaient en diagonale sur son front un peu inquiet. Ange commençait à être intéressé, et lui fit un petit sourire du coin de sa bouche au moment où le tabac s’embrasait.

Le jeune homme comprit, et se rapprocha un peu.

« – Tu bosses dans quoi ?

-On m’a affecté à la blanchisserie, je bouffe pas de la fumée mais de la vapeur. Comme quoi chacun se met ce qu’il peut dans les trompes. Ca me deplaira pas je pense. Je commence demain.

-T’as la nuit pour pas y penser. Si j’étais toi j’y penserais pas trop. On m’a dit que le chef était chiant et que ses ordres étaient pas toujours faits pour être rationnels. Bah, de toute façon ça dure par plus longtemps que le voyage, comme on dit des bateaux..

-Comme on devrait dire de la vie. »

Cette fois c’était Ange qui s’était rapproché. Maintenant les deux jeunes hommes se touchaient presques. Il ne restait plus que quelques paroles à prononcer avant qu’ils ne s’embrassent et Ange les comptait presque. Il aimait jouer dans sa tête à anticiper sur les actions réelles qui se déclenchaient autour de lui ou par lui. Il était une fois de plus sûr de son coup. Et il prononça les paroles qui lui permettraient de conclure :

« – C’est quoi ton nom ?

-On m’appelle Tom. Mais comme je parle bien français, et sans accent, tu peux m’appeler Thomas. » Ange était surpris, il n’avait en effet décelé aucun accent dans ses paroles, et parut ne pas même comprendre ce que son interlocuteur venait de lui dire.

« – Tu n’es pas Français ? C’est quoi ta vraie langue alors matelot ?

– Ca pour le coup, je te le dis pas, et je te laisse deviner. Ca te fera un motif de plus pour me courir après, et pour moi une tranquillité aussi. Parce que je serai sûr que c’est toi qui viendra me chercher.

-Tu es bien sûr de toi. Et si je m’en fous de ton accent ? Tu vas faire comment ? Moi je suis pas tellement fan des machineurs tu sais, et ça m’intéresse pas franchement un mec qui parle le français au poil. J’en connais déjà assez comme ça.. »

Ange riait toujours quand le jeune homme lui murmura, sensuellement, dans le creux de l’oreille : « -I’m also an american native speaker, and I’m going to New York, where you’re heading too. So I know I’ll be of some sort of interest for ya.. » Au moment de dire cela, il extirpa la cigarette de la bouche d’Ange et la jeta dans l’autre direction d’où il avait glissé ses mots.

Le temps qu’Ange regarde la cigarette tomber dans l’eau, l’autre avait foutu le camp. Et il était de nouveau, seul et intrigué, avec les étoiles.