#15

En frappant à la porte de Lucie, rue Traversière (nom dont il ne se souvint qu’en voyant le panneau),  il faillit se raviser, dévaler l’escalier et quitter la ville, sans informer personne. Il ne souhaitait pas voir Louis, pas par une journée comme celle-ci. Il serait incapable de prendre quoique ce soit à la légère, et surtout incapable de supporter son ton arrogant – jaloux ? – de professeur. Mais il avait frappé, il était trop tard, et une inertie le retenait devant cette porte. Il voulait probablement dire au revoir à Lucie. Il s’était résolu à partir sans propager la nouvelle, mais il était bon que Lucie puisse au moins l’excuser auprès des autres camarades et qu’on ne se dise pas simplement qu’il aurait déserté. Ange ne voulait rien laisser derrière lui, mais surtout pas des racontars ou des légendes. A la limite même, il aurait préféré qu’on dise qu’il déserte plutôt qu’on dise qu’il était parti sur un exploit. Il avait toujours préféré les histoires réalistes, sans espoir déplacé.

Quand elle ouvrit la porte, sa mine était plus déconfite que jamais.  Elle ne semblait pas avoir dormi, ou très peu. Ange se demanda s’il avait bien fait de venir. Elle ne semblait pas heureuse de le voir, et il lui imposait sans doute le visage assimilé à celui d’un mort. Il y avait de ce point de vue une asymétrie entre Ange et Lucie. Il voyait en elle une forme de réconfort, de caractère plaisant de l’humain. Elle ne voyait en lui que de la dureté.

Cette asymétrie avait d’ailleurs poussé Lucie à ne plus voir Ange. Il la mettait toujours un peu mal à l’aise en voyant profondément au dedans d’elle, et elle se défendait avec parfois quelque cruauté. Elle n’aimait pas avoir à se défendre. Louis était plus beau qu’Ange, mais surtout il ne cherchait jamais à la scruter dans tous les recoins de ses idées, en traquant les contradictions. Tout professeur qu’il était, il la laissait tranquille. Elle préférait cela.

Elle eut une forme de recul en voyant apparaitre Ange sur le palier. Elle ne s’y était pas attendu. Elle avait pensé qu’on lui apportait une missive de la commission, parce qu’elle ne s’était pas présentée le matin dans le quartier latin.

« -J’te dérange ?  – Non, entre. – T’es sûre ? – Allez quoi Ange, fais pas chier aujourd’hui. J’suis pas d’humeur j’te dis. Entre merde. » Il s’exécuta. Louis n’était pas là. C’était un fameux bordel, on aurait dit qu’elle ne rangeait plus rien depuis des mois. Partout, des objets liés à la Nuit Debout traînaient. Des affiches, des sauts et des brosses, des boucliers défensifs volés à des miliciens, et un ou deux revolvers. Lucie lui préparait un café dans la cuisine. Ange se mit à sourire en retrouvant tant de souvenirs de leur lutte accumulés, il lui criait à travers la cloison les séparant : « t’as encore les porte voix du premier mois, place de la République ! Ah; et un poster qui se fout de la gueule de Finky !  » Ange riait, et mettait du rire dans l’appartement désert de Lucie. Elle se mit à sourire elle aussi, en dévissant le culot de la bialetti, et en le remplissant d’eau. « Ouais, je fais collection ! Quand on aura gagné la Révolution, entre ça et les têtes de miliciens que je conserve à la cave, j’peux te dire que j’aurais un trésor de guerre épais à remplir un musée ! » Il continuait à crier à travers la vitre : « Tu m’étonnes ! Ils te fileront le Louvre et on fera des expositions spéciales sur toi dans 200 ans. Tu seras l’héroïne des romans futurs, et on racontera comment tu as scalpé des milliers de CRS ! » Lucie se plaisait à l’écouter débiter des phrases stupides, ça la faisait sourire, et elle tendait l’oreille en regardant la cafetière faire son job. Son esprit était devenu plus léger, et elle était heureuse qu’Ange se soit pointé sans dire les mêmes saloperies que d’habitude, sans la prendre directement par son côté rude. Pendant un moment, elle sifflota dans la cuisine, pendant qu’Ange farfouillait dans le salon. Elle préparait des biscuits, et du lait. Elle ferait les choses bien aujourd’hui, peut-être même resterait elle ici avec Ange toute la journée, et cela interromprait enfin le cycle de noirceur entamé depuis quelques jours.

Quand elle prit le plateau avec les tasses remplies et les différents accessoires bien disposés, elle dit : « -coffee’s served ! » Elle tourna les talons de la cuisine vers le salon. En entrant, elle demeura immobile un instant, et faillit laisser tomber le plateau par terre. Puis se reprit, plaça le plateau sur la table basse, puis resta là un moment à contempler un spectacle rare.

Ange avait prit ses cheveux dans ses mains, s’était recroquevillé sur le sofa, et pleurait avec des gémissements d’enfant. Lucie n’aurait jamais cru qu’elle pourrait être plus triste encore qu’après la mort de Samuel, si soudaine et sauvage la veille. Elle n’en croyait pas ses yeux.

Elle s’assit sur le sofa à côté d’Ange, puis le prit dans ces bras. Il ne bougea pas, il ne fit pas un geste. Sur le rebord à côté de sa cuisse, une photo de Lucie, Samuel et lui, place de la République, datée du « 32 Mars 2016 » était posée. Lucie se mit à pleurer elle aussi.

Ange murmurait dans ses bras des mots qu’elle ne comprenait pas. Elle finit par entendre « -la rose; la rose, la croix ». Elle lui caressa les cheveux. Comme au bout de 30 minutes il ne fut pas calmé, elle luit prit la main, l’emmena avec elle dans la chambre et lui appuya légèrement sur les épaules pour qu’il s’allongeât sur le lit. Elle se mit derrière lui et le prit dans ses bras, en faisant autour de lui comme un arceau de chair et de douceur. « – C’est bon, ça va aller, tout doux’ murmura-t-elle.

« -La rose, la rose… »

Ils restèrent allongés ainsi et s’endormirent. Ils ne quittèrent pas cette position pendant presque toute la journée.

*   *    *

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